samedi 3 juin 2017

Immersion en guerre civile - De cauchemar et de feu - Nicolas Lebel


De cauchemar et de feu
Nicolas Lebel

Editions Marabout




Ah Mehrlicht !! Petit homme grognon au visage de batracien et au savoir encyclopédique. Quel plaisir de te retrouver toi, ton équipe et ton sempiternel stagiaire (ici une jeune femme avec une vision quelque peu utopique de la maison Police). 


Dans ce 4ème opus Mehrlichtien, Nicolas Lebel nous propulse dans un passé pas si lointain, sur les terres d'Ulster. Une immersion en guerre civile et religieuse qui mît l'Irlande du Nord à feu et à sang pendant des décennies. Le 30 janvier 1972, le Bloody Sunday , fût l’événement qui marqua la lutte d'une communauté pour la liberté et les droits civiques (un pendant à la lutte des droits civiques aux Etats-Unis).



Entre passé à Derry et présent à Paris, nous assistons à la genèse d'un redoutable tueur, le Far Darrig ou Croquefeu, qui met l'équipe sur les nerfs. Une diatribe intelligente sur l'intégrisme religieux quel qu'il soit, une mise en garde contre le fanatisme.
Avec des touches d'humour, (les sonneries de téléphone savoureuses, les expressions françaises dans la bouche du flic British, Tullamore, référence au bon Whiskey irlandais ?), et une grande connaissance du sujet traité. 

Mais que vient faire le conflit Nord-Irlandais sur les terres de Mehrlicht ?
Que vient faire l'IRA dans le XIIe arrondissement de Paris ?
Qui sont ces hommes retrouvés morts dans des circonstances troublantes ? Qui est cet énigmatique Far Darrig ? 

Toute mon enfance j'ai vécu avec ce conflit aux portes de la France. Sans jamais vraiment m'en préoccuper. Bien sûr il s'invitait souvent à l'heure du repas aux journaux télévisés. Mais jamais je ne me suis immergé à ce point avec l'envie d'en connaitre les tenants et les aboutissants.



On retrouve aussi un Mehrlicht qui ose soulever un peu sa carapace afin de nous laisser entrevoir son humanité, cachée sous son caractère bourru.

Et un grand merci à Nicolas Lebel pour les tableaux de Jérôme Bosch cachés dans ses ouvrages 😉, j'adore jouer à deviner. Ainsi que l'ouverture de mon dictionnaire pour enrichir mon vocabulaire.




4ème de couverture:


Paris, jeudi 24 mars 2016 : à quelques jours du dimanche de Pâques, le cadavre d’un homme d’une soixantaine d’années est retrouvé dans un pub parisien, une balle dans chaque genou, une troisième dans le front.
À l’autopsie, on découvre sur son corps une fresque d’entrelacs celtiques et de slogans nationalistes nord-irlandais. Trois lettres barrent ses épaules : IRA.
Le capitaine Mehrlicht fait la grimace. Enquêter sur un groupe terroriste irlandais en plein état d’urgence ne va pas être une partie de plaisir. D’autant que ce conflit irlandais remonte un peu.

Dans ce quatrième opus, Nicolas Lebel nous entraîne sur la piste d’un un assassin pyromane, un monstre né dans les années 70 de la violence des affrontements en Irlande du Nord, qui sème incendie, chaos et mort dans son sillage, et revient aujourd’hui rallumer les feux de la discorde à travers la capitale.




Défi lecture 2017, catégorie 48 : Un livre d'un auteur né la même année que soi.


samedi 6 mai 2017

Pandémie - OutRage - Yves Tanguy



OutRage
Yves Tanguy

Editions Goater Noir



Charlie est inquiet pour Sarah, son amoureuse. Le dernier jour d'école, elle est tombée dans le coma. Alors Charlie reste avec elle à l’hôpital, en espérant qu'elle se réveille. 

Pendant ce temps une épidémie se répand comme une traîné de poudre dans Paris.
Des hommes, des femmes et des enfants souffrent d'une forme de rage, dont les symptômes se développent en 24 heures.
Le père de Charlie est policier, et est réquisitionné pour combattre le fléau qui s'abat sur la ville.
Un médecin chef de service, qui se dévoue corps et âme pour ses patients.
Un chercheur, pas très clair, chargé par l'état de créer le vaccin contre ce virus.

Tous les personnages vont se retrouver coincés dans l’hôpital, pour servir un huis-clos éprouvant.

La question qui se pose a la fin du livre, est assez critique: jusqu'où vont les grandes entreprises pour imposer leur lobbying ?

Malgré des incohérences qui ont un peu gênés ma lecture, les passages où Charlie s'exprime sont drôles et tendres. 

"Papa il veut qu'on monte au septième étage, moi je suis d'accord mais les deux méchants refusent de monter tant qu'ils n'ont pas la munité. Moi, perso, la munité je ne sais pas ce que c'est."

"Le docteur qu'est vieux il est triste. Il est méchant et triste en fait. C'est comme si tout ce qui ne lui est pas encore arrivé le rendait triste à l'avance."



4ème de couverture:

Un môme de dix ans s'incruste à l’hôpital au chevet de son amoureuse plongée dans le coma. Une vague d'agressions barbares secoue Paris. Un virus se répand, semant la panique dans les quartiers. Isolés dans un CHU en quarantaine, un groupe de naufragés tente de survivre. Un état de panique. Des médias en roue libre. des malades dans les rues.



Défi lecture 2017, catégorie 23: Un livre dont un des personnages est un docteur (même un petit rôle)
   

mercredi 26 avril 2017

On n'est pas sérieux quand on a 17 ans - Je suis sa fille - Benoît Minville


Je suis sa fille
Benoît Minville

Editions Sarbacane





C'est l'histoire de Joan et son père.
C'est l'histoire de Joan et Hugo.
C'est l'histoire d'Hugo et Blanche.
C'est l'histoire de Joan et Blanche.
C'est l'histoire de Joan, Hugo et Blanche.
C'est l'histoire de Joan face à elle même.
C'est l'histoire d'un road trip sur la N7.
C'est l'histoire du grand capital.
C'est l'histoire des visages écrasés.
C'est l'histoire d'un grand cri de rage.

"Papa, je pars te venger, et je veux croire, pour me donner du courage ou légitimer mon choix, que TOUS les enfants qui aiment leurs parents comme je t'aime feraient de même. C'est pour ça que nous sommes là, non ? Pour que vous soyez fiers de nous et que nous réussissions là où vous avez échoué, enfin...là où vous vous êtes arrêtés. pour que nos rires vous rendent la vie moins pire qu'elle n'est, ou plus belle, ça dépend des jours. Merci du cadeau."

C'est l'histoire d'une amitié.
C'est l'histoire d'un amour filiale.
C'est l'histoire de valeurs transmises.
C'est l'histoire d'un peu de liberté.
C'est l'histoire de choix.
C'est l'histoire de limites.
C'est l'histoire de la vie.
C'est l'histoire de la mort.


"J'ai pas demandé à voir tes larmes séchées sur tes joues, ces crevasses dans ton être, causées par tout ça. Je n'ai pas demandé à pâtir de votre boulimie de temps, de votre appât du gain, quand moi je voulais goûter à la vie en toute simplicité. Et je n'arrive pas à conjurer les souffrances inutiles ; je n'accepte plus les gros titres désespérés. Et JE change les règles du jeu, pour qu'ON avance encore. Au prix fort. Un prix qu'ils ne pourront jamais mettre sur ma morale. Jamais.
Grâce à toi.
A toi Papa, que je retrouve dans ce songe et que je voudrais pleurer le plus tard possible, pour rire encore, pour me sentir petite fille encore et pour pouvoir éduquer un jour, aussi bien que toi, l'enfant qui fera de toi un grand-père et de moi une maman."

C'est une histoire que j'ai aimé, très fort.
C'est une histoire qui m'a fait vibrer.
C'est une histoire de Benoît Minville.
Et Benoît Minville a un truc incroyable pour raconter des histoires.


Défi lecture 2017, catégorie 12 : Un livre ado (young adult)

lundi 17 avril 2017

Requiem, 2ème round - Dieu pardonne lui pas ! - Stanislas Petrosky


Dieu pardonne lui pas
Stanislas Petrosky

Editions Lajouanie




Requiem est de retour, il continue a chasser la "bête". Et la "bête" se cache partout. Nous voila sur les docks du Havre, dans une entreprise d'import qui a bien des choses à cacher. 
Toujours avec son punch et ses méthodes peu orthodoxes, Requiem va débarquer dans ce nid de vipères afin de mener à bien sa mission, son sacerdoce : l'exorcisme.

Stanislas Petrosky nous sert une nouvelle fois un petit roman fort agréable à lire, drôle - toujours dans la ligné de San Antonio et Michel Audiard. 


Je ne le dirai jamais assez rire et sourire lors d'une lecture est un plaisir sans mesure, et les notes de bas de pages y sont pour beaucoup dans mes éclats de rire.

Mais sous son air amusant, ce livre, comme le précédent (mon avis ici), touche à des sujets qui nous font - me font - bondir. L'auteur y dénonce des pratiques immondes.

Ne boudez pas votre plaisir, lisez Requiem !






dimanche 16 avril 2017

La culture en danger


La culture en danger







Nous sommes sollicités très souvent pour différentes actions en faveur de plein de bonnes causes.

Mais une librairie qui ferme et des maisons d’éditions qui mettent la clef sous la porte c'est un peu plus la mort de l’accès à la culture, des échanges avec des passionnés, de la découverte de pépites littéraires.
Alors oui je viens à mon tour vous solliciter afin d'aider 3 acteurs du monde du livre, ceux-ci sont en danger et à notre niveau et avec nos moyens nous pouvons aider - même un simple partage pour être vu du plus grand nombre.


Tout d'abord la librairie de Cogolin, qui est aujourd'hui la seule encore ouverte entre Sainte Maxime et Saint Tropez. Aidons-les à souffler leurs 17 bougies, pour cela suivez ce lien :




Vous pouvez également vous rendre sur la page Facebook de René Manzor où vous découvrirez tout ce qui a déjà été mis en oeuvre pour venir en aide à cette librairie.

Ensuite penchons-nous sur la maison d'édition Fleur Sauvage.


Aujourd'hui en grande difficulté financière, une cagnotte Ulule a vue le jour, je vous en ai déjà parlé par ici.

Et enfin les Editions Caïman, elles aussi en grande difficulté, une cagnotte à également vu le jour, vous la trouverez .


Voici un petit bout de l'histoire de cette maison d'édition:


"Créées en 2010, les Editions du Caïman publient du "polar" et de la littérature jeunesse. Après un départ plus que prometteur, un catalogue s'étoffant, une reconnaissance du public et de la chaîne du livre, plusieurs prix littéraires, nous pensions surfer sur la bonne vague, réfléchissions à une création d'emploi... Bref, nous rêvions un peu !
Normal, me direz-vous, pour un éditeur de polar. Oui, mais bon, quand même...
En pleine rentrée littéraire 2015, notre principal partenaire, notre distributeur (la société qui place les livres en librairie et gère les ventes) a été placé en redressement judiciaire. De ce fait, nous n'avons pu toucher les résultats des ventes d'une bonne partie de l'année (Certificat d'irrecouvrabilité de 5 277 euros) et nous avons dû repartir de zéro, avec une nouvelle société de distribution qui a mis plusieurs mois à maîtriser notre catalogue et à retisser les liens avec des libraires. Nous estimons le manque à gagner durant cette période à 4 500 euros.
Une première opération de Crowdfunding, lancée par les auteurs afin de ne pas fermer la maison d'édition, a permis de recueillir une somme de 2000 euros, auprès de lecteurs, d'auteurs et de membres de la chaîne du livre, en fin d'année 2015.
Même si nous ne perdions "que" 5700 + 4500 - 2000 = 8200 euros sur cette période, grâce à vous tous, nous avons pu "sauver le Caïman" dans l'urgence. A l'aide de cette somme, de restrictions budgétaires drastiques... et de la patience des auteurs au sujet du versement de leurs droits d'auteurs (toujours pas versés pour certains) nous avons pu payer nos charges et nos fournisseurs."

Je vous rappelle que plus les lieux de culture disparaîtront, moins nous aurons la chance de nous émerveiller, de nous enrichir l'esprit.





vendredi 14 avril 2017

Neige et sueurs froides - Quand la neige danse - Sonja Delzongle



Quand la neige danse
Sonja Delzongle

Editions Denoël - Sueurs Froides




Après nous avoir entraînés dans la chaleur de l'Afrique à la recherche d'enfants albinos dans Dust, Sonja Delzongle nous mène dans l'hiver glaçant de la région de Chicago, pour retrouver 4 fillettes disparues.


Quel plaisir de retrouver Hannah Baxter, profileuse atypique avec des méthodes flirtant avec le paranormal. Dans cet opus, la profileuse prend plus d'épaisseur, on découvre un peu plus ses failles.
Mais Sonja n'en fait pas le point central du roman, non, elle laisse la place à l'intrigue, qui est le noyau de cette histoire.
La disparition d'enfants, sujet délicat, mené avec brio, sans jamais tomber dans le pathos.
L'auteure m'a menée par le bout du nez, avec une maîtrise incroyable, et je me suis laissée faire avec délice. J'ai pris des pistes, parfois alambiquées, qui me sont revenues en pleine face tel un boomerang.
A plusieurs reprises, je me suis exclamé "Oh la vache !". J'ai vécu avec les personnages la tension grandissante au fil de l'enquête.




                        

                       Debussy, Quand la neige danse.



4ème de couverture


Février 2014, au nord de Chicago. La neige et le blizzard semblent avoir pétrifié la petite ville de Crystal Lake. Un matin, le médecin Joe Lasko reçoit un paquet. Y repose une magnifique poupée aux cheveux longs et roux, sosie de sa fille Lieserl disparue depuis plusieurs semaines. Comble de l'horreur : la poupée est vêtue exactement comme Lieserl le jour où elle s'est volatilisée.
Ce n’est pas tout. Depuis un mois, quatre fillettes ont été enlevées, et chacune des familles va recevoir une poupée. Joe, jeune divorcé, décide de mener sa propre enquête, aidé par une détective privée dont il était secrètement amoureux des années plus tôt. Conscients que l'affaire les dépasse, tous deux appellent à l'aide Hanah Baxter, la célèbre profileuse, et son inséparable pendule. Quelque part dans Crystal Lake, depuis très longtemps, quelqu'un s'en prend aux enfants. Les détient-il prisonnières? Sont-elles encore en vie?


Défi lecture 2017, catégorie 16: Un livre qui se déroule dans une atmosphère froide.

dimanche 9 avril 2017

Fleur Sauvage - Une maison d'édition à soutenir





Aujourd'hui je viens vous parler d'une maison d'édition qui me tient à coeur, pour diverses raisons, mais principalement pour la qualité et la diversité des textes publiés, et le travail graphique époustouflant sur les couvertures.



Fleur sauvage - Catalogue
Aconitum - Catalogue


En juillet 2012, naissance des éditions Fleur sauvage, créées par  David Lecomte.

Aujourd'hui Fleur Sauvage et Aconitum sont en difficultés, cela dû a un distributeur qui fait faillite fin 2015, et la reprise de la distribution par deux gros groupes, pénalisées cette fois par un flot important de retours et des exigences contractuelles si peu avantageuses pour les maisons d'éditions qu'elles ont mené à un fort endettement.


Pour en savoir plus sur cette maison d'édition et son créateur David Lecomte, je vous invite à suivre ce lien vers le blog de Lau Lo.

Évadez moi




Je sais que nous sommes sollicités de toute part, mais si vous ne pouvez pas participer à la cagnotte, ne vous privez pas de partager cet article, plus il sera vu et lu, plus nous aurons de chance de sauver une maison d'édition de qualité.



Aujourd'hui nous sommes à 24% du premier palier, pour le prix d'un livre de poche vous pouvez faire d'un petit ruisseau une grande rivière.
Pour le soutien de Fleur Sauvage et Aconitum, voici le lien:

Vous pouvez également nous rejoindre sur le groupe Facebook.



jeudi 30 mars 2017

Paradis tropical ? - Élastique nègre - Stephane Pair

Elastique nègreStéphane Pair

Editions Fleuve noir





Loin de l'image d’Épinal que l'on se fait, Stéphane Pair nous décrit une Guadeloupe, rude, violente, en prise avec les trafics de drogues - cocaïne, crack.
Le portrait des ghettos et des bidonvilles existants dans ces îles des Caraïbes. 
Dans un roman choral maîtrisé de bout en bout, nous plongeons tête la première dans l'univers des petites frappes et des grands trafiquants - ceux pour qui l'addiction des uns n'est qu'un moyen sûr de se faire de l'argent - sans états d'âmes.

"C'est ensuite que le roman a pris pour moi de la vitesse. Les autres, je sais pas, mais moi toute la merde que je pensais déjà transformée, expédiée en or sur un compte off shore s'est mise a peser grave dans le fond des mes Timberland timal' et je me suis mis à courir avec tout ce poids pour sauver ma vie. Mais, il faut le dire, je ne me savais pas encore tout à fait sur la corde à ce moment-là."


Pointe à Pitre - Samedi jour de marché - Rue piétonne


Ici l'auteur nous conte, au rythme des Gwo Ka une tranche de vie de la Guadeloupe, et la Guadeloupe elle même, un personnage à part entière, qui vit comme elle peut, loin de la métropole, oubliée de l'état. 


David Murray and the Gwo Ka Master 


Ici on se débrouille comme on peut pour sortir la tête de l'eau, avoir un semblant d'avenir. Chacun s'y prend à sa façon...Elle n'est pas toujours en règle mais permet de vivre.




4ème de couverture:



« Elle n’a pas senti mon amour se gâter à l’ombre grandissante de ma colère. Rien n’est venu et j’ai décidé ce soir de relâcher l’orage. »

Vieux-Bourg, Guadeloupe.
Sous la lune, le chasseur de crabes a vu progresser un groupe d’hommes dans la mangrove. C’est là, dans les entrailles mêlées de la terre et des eaux, qu’on retrouve le corps d’une femme blanche.
Qui était-elle ?
Les rêves du lieutenant-colonel Gardé sont pleins d’amantes à la peau lisse et noire comme celle des boas. Il mène l’enquête sur le cadavre du canal des Rotours, mais se heurte au mutisme et à la méfiance. En tête des suspects, le jeune dealer Vegeta, cerveau du réseau local, roi parmi les chiens, consumé par une douleur secrète.
Des squats de Pointe-à-Pitre au volcan endormi de Montserrat, de Key West à Sainte-Lucie, une immersion envoûtante dans un monde où la beauté animale n’a d’égale que la bestialité qui sommeille au fond des hommes.



Défi lecture 2017: Catégorie 32 
  Un livre publié cette année (défi 2015)

vendredi 24 mars 2017

Vengeance - Lux - Maud Mayeras

Lux
Maud Mayeras

Editions Anne Carrière





C'est l'histoire de nos monstres intimes, reliques de notre enfance, façonnés par l'adolescence, ranimés par l'âge adulte.

Des premiers émois à la vengeance. Une vengeance ruminée pendant 20 ans. Que va trouver Antoine en revenant sur cette terre lointaine et écrasée de soleil et de pluie ?

Une vague gigantesque qui va tout emporter sur son passage.


"La vague, ils l'entendent encore ronronner. Elle vibre sous leurs pieds et tapisse leurs poumons, ils la respirent. Elle les a pénétrés tel un amant indocile et enveloppés comme une mère aimante. Elle est eux, et ils ne risquent plus rien. Elle ne leur fera plus de mal."


Avant d'attaquer ce livre je ne savais pas trop à quoi m'attendre tant j'avais entendu qu'il était bien différent des précédents. Une petite appréhension m'étreignait tant j'avais peur d'être déçue. Mais c'était sans compter sur le talent de Maud Mayeras, et oui cette jeune auteure, avec 3 romans à son actif, est douée. J'aime son univers sombre, très sombre, et, malgré tout, elle arrive avec délicatesse à insuffler de la poésie dans cette noirceur, à mettre de la lumière dans les ténèbres.

Étonnante Maud Mayeras !





4ème de couverture




C’est l’histoire d’un retour, d’une sentence et d’une vague qui monte à l’horizon.

2016. Antoine Harelde débarque à Ceduna, dans les terres arides du sud de l’Australie.

Vingt ans auparavant, il a passé un été dans cette petite ville perdue et, en l’espace de trois mois qui l’ont vu quitter l’adolescence, il a connu la joie, l’amitié, l’amour et l’horreur.

Aujourd’hui il est un homme. Il n’a pas oublié, il n’a rien pardonné.

Mais la justice prend d’étranges et inquiétantes couleurs à la lumière de l’apocalypse.

Ballade meurtrière sur fond de fin des temps, Lux est le roman de la confirmation d’une jeune auteure au sommet de son art.


Défi lecture 2017 : Catégorie 8 --> 
Un livre qui raconte l'histoire d'une vengeance 



Intégration - Sweet sixteen - Annelise Heurtier


Sweet sixteenAnnelie Heurtier

Editions Casterman poche



1954 la cours suprême des Etats-Unis proclame la ségrégation dans les écoles comme anticonstitutionnelle. 
1957 Little Rock, 9 élèves noirs - surnommés les 9 de Little Rock - tentent l'intégration dans un lycée pour blancs.

Annelise Heurtier nous raconte leur histoire et leur combat.



La force de ce roman est de nous faire vivre cette année d'intégration de l'intérieur. Nous avons tous en mémoires les images vues de ces 9 lycéens entrant au Lycée, escortés par des militaires afin que l'ordre soit respecté.


Nous allons suivre particulièrement une de ces élève, Molly, et ressentir avec elle la cruauté et l'injustice subies par ces enfants - parce que oui, c'étaient des enfants. 
Envoyer en première ligne ces enfants était d'une violence inouïe, dans un climat d'hostilité à son paroxysme, mais certainement nécessaire afin de faire progresser le mouvement des Droits Civiques. 



"Avec le temps, elle avait pensé que, au lycée, la situation s'améliorerait, mais au contraire, elle avait l'impression que chaque jour était pire que le précédent. L'intégration avait légalement été entérinée, leur sécurité était quasiment assurée par la présence des soldats, mais ce n'est pas pour autant que les Blancs avaient abandonné. Ils avaient simplement changé leur fusil d'épaule."

De l'autre coté de la barrière, se trouvent les blancs qui leur font subir les pires humiliations. Et dans cette folie collective, une petite lumière, celle de Grace.

"Depuis que ça lui était arrivé, elle était convaincu qu'ils avaient eu raison, et que leur combat était juste. Ce qu'elle avait vécu démontrait justement à quel point la situation était grave. Elle avait été passée à tabac parce qu'elle avait...parlé à des gens qui n'avait pas la même couleur de peau."


Un livre à lire sans modération, à faire lire à vos enfants (dès 12 ans).


Défi lecture 2017 : Catégorie 40 -->
Un livre de ma Wish List (liste d'envie) (défi 2016)

dimanche 19 mars 2017

Effroi - Je suis encore là - Olivier Norek - Sang Froid N° 5 - Printemps 2017


Je suis encore là

Olivier Norek

Illustration: Ludivine Stock

Sang froid N° 5 - Printemps 2017


Chronique à quatre mains



Sam


Se lancer dans l'exercice de la nouvelle est, sans aucun doute, un exercice difficile. Savoir accrocher le lecteur avec des personnages forts, une histoire qui tient la route en quelques pages, une ambiance, cela n'est pas donné à tout le monde. Je ne suis pas une grande lectrice de nouvelle, j'ai toujours le sentiment de rester sur ma faim après lecture, je suis souvent frustrée car il n'y a pas la place à plus de développements dans ce format.

Dans cette nouvelle, Olivier Norek, a su dès le départ me happer dans l'histoire.

J'ai intégré la peau et l'esprit de Pedro Alonso Lopez, le monstre des Andes, pour mon plus grand effroi. La fin est carrément flippante !




Alors oui, je ne suis pas très objective, parce que je kiffe grave le style Norek ! 
Mais écrire une nouvelle est périlleux, et avec un talent fou Olivier s'en sort haut la main.


Danièle Lanoë


Si se lancer dans l'écriture de nouvelles est difficile, en chroniquer l'est tout autant. Il n'est pas question ici pour moi d'en dévoiler l'histoire et le dénouement, et je n'ai rien à ajouter au texte de Samantha, qui écrit 100 fois mieux que moi. Ce que je souhaite simplement c'est que le plus de personnes possible lisent la nouvelle d'Olivier (fort bien illustrée d'ailleurs) et qu'elles se rendent compte, si ce n'est déjà fait, de l'étendue de son talent.

dimanche 12 mars 2017

Le cureton se rebiffe - Je m'appelle Requiem et je t'... - Stanislas Petrosky


Je m'appelle Requiem et je t'...
Stanislas Petrosky

Editions Lajouanie






Etre curé et s'appeler Esteban Lahydeux, c'est pas très classe, alors il se fait appeler Requiem, et là tout de suite ça vous pose le personnage ! 
Requiem, faut pas trop le chauffer sinon c'est une volée de bois vert qui vous est servie. Alors quand une môme qui gagne sa vie pas très catholiquement vient à confesse et lui parle du message troublant qu'elle à reçu, ni une ni deux notre chevalier en soutane enfourche son fier destrier (une Ford Mustang du feu de Dieu) et part à la castagne.
Stanislas Petrosky vous emmène à la chasse aux démons. 



Pour ne pas trop froisser le patron, il gère son ministère avec bienveillance et assiduité.



Pour qui a grandit sur un air d'Audiard et Frédéric Dard, Requiem est un hommage à ces deux amoureux des mots gouailleurs, imagés, argotiques. 

Les réflexions truculentes, m'ont souvent fait rire.

Mais pas que...l'auteur vous donne à réfléchir sur les turpitudes de l'être humain, dans notre monde actuel plutôt bien malade. 

"Il y a des choses que j'ai du mal à comprendre, à assimiler...comment peut-on jouir dans la torture, comment peut-on prendre son pied en infligeant la douleur."

"Comment l'homme peut il être aussi vil, aussi sadique, aussi déshumanisé ?"


                           



Défi lecture 2017 : Catégorie 55 --> 
Un roman préfacé par quelqu'un d'autre que l'auteur

mardi 7 mars 2017

Concours des 1 an - Résultat






Bonjour à tous, avec un peu de retard voici donc le résultat du concours organisé pour le 1er anniversaire de mon blog.



And the winner is :


Camille Collin

Qui a choisi dans la liste des coups de cœurs  de ce blog : Journal d'un vampire en pyjama de Mathias Malzieu.

Bravo à toi Camille ! Le livre part au plus vite.


Merci à tous les participants, ce fût un plaisir de vous lire.


A bientôt pour un nouveau concours.




samedi 4 mars 2017

Nouvelle N° 26 - En haut du poulailler - Trophée Anonym'us 2017


Créé par

 Anne Denost et Eric Maravelias


Et voici la dernière nouvelle, N° 26.



En haut du poulailler

Avant ce jour-là, je n’avais jamais vu les choses sous cet angle.
J’allais au boulot sans me poser de questions, parce que les questions ne m’aidaient pas. Elles restaient sans réponse.
J’en arrivais toujours à la même conclusion : t’as qu’à fermer ta gueule. Qu’est-ce que tu peux y faire ? Les choses sont ainsi faites : t’es un ouvrier, tu trimes, tu gagnes des clopinettes, c’est normal. T’avais qu’à bien naître ou bosser à l’école. Les patrons, les ingénieurs, les architectes… Ils gagnent quatre, cinq, six fois plus que toi, c’est dans l’ordre des choses. Les révolutions n’y ont rien changé. Les révolutions n’apportent pas plus de justice, elles tuent les petits. Toujours. On remplace les gros par d’autres gros, mais les petits restent en bas. Alors, baisse la tête et continue à travailler comme une brute sans te mettre des idées dans la tête.

Et puis, un jour… C’est con, parfois, la vie. Ça tient à rien. J’étais là-haut, j’écoutais une émission à la radio et ça parlait de poules. Oui, de poules ! Un journaliste ou un scientifique expliquait que pour repérer le coq dans la basse-cour, il suffit de chercher celui qui est le plus haut perché… Sur le toit du poulailler, sur le dernier barreau d’une échelle, au somment d’un tas de paille… Le mâle dominant est systématiquement au-dessus des autres. C’est pareil pour les singes dans les arbres, pour les oiseaux… C’est pareil pour l’Homme ! D’ailleurs, un des mecs qui parlaient à la radio, un professeur ou un truc comme ça, a expliqué que toutes les civilisations ont cherché à bâtir vers le haut. Il a donné l’exemple des temples mayas, des pyramides égyptiennes. Et puis il a parlé du Machu quelque chose chez les Incas, et des cathédrales du Moyen-âge, de la tour Eiffel, des gratte-ciels à New York… Aujourd’hui, ça continue aux Émirats Arabes avec ces tours qui atteignent le kilomètre. L’Homme a toujours fait ça. Pour voir plus loin, pour éviter les prédateurs, pour se mettre à l’abri des inondations et des feux de forêt, mais aussi et surtout pour affirmer sa domination sur les autres. C’est ce que ce professeur disait : le seigneur a toujours été au sommet des édifices construits par l’Homme, on n’y a jamais mis les gueux.

Le jour où j’ai entendu cette émission à la radio, il y a eu un déclic dans ma tête. J’ai compris pourquoi je m’étais toujours senti bien dans ma cabine, en haut de ma grue.
Je pensais que c’était physique comme bien-être, parce que grimper peut procurer le même plaisir que se laisser flotter entre deux eaux à la mer ou dans une piscine… On échappe à la pesanteur, à son propre corps ; on se sent vraiment plus léger.
Ce jour-là, j’ai réalisé que c’était autre chose qui se passait chaque fois que je gravissais cette échelle : je m’élevais au-dessus des autres. Le mâle dominant du chantier, c’était moi. 
Je me suis dit « Putain, mais alors, t’es un seigneur ! »

À partir de ce moment, je n’ai plus supporté de courber l’échine. Je me suis détesté de l’avoir fait pendant toutes ces années. J’ai détesté mon père de l’avoir fait avant moi, et de m’avoir inculqué cet asservissement, sans jamais m’expliquer qu’en fait, je pouvais être un seigneur moi aussi. Que j’étais un seigneur.

J’avoue que ça m’a tourné la tête. J’ai commencé à envisager ma grue non plus comme un engin de chantier, mais comme le symbole de mon aristocratie, l’outil qui me permettait d’exercer mon pouvoir.

J’ai continué à écouter cette station de radio qui m’apprenait des tas de choses sur ce que nous sommes, sur la façon dont notre société est organisée et dont nous reproduisons des schémas prédéfinis.
Plus j’apprenais, plus je me libérais, plus je devenais fort. Je développais un sentiment d’invulnérabilité. Parfois, je me levais de mon siège, j’ouvrais les fenêtres de la cabine et je me mettais à crier, bras et jambes écartés… Des trucs du genre « Je suis le roi du monde » ou « Je vous emmerde tous ».
Au début, je faisais en sorte que personne ne puisse m’entendre ou me voir, parce que même si je suis loin de tout, là-haut, en gueulant fort, on peut m’entendre d’en bas.
Et puis, j’ai commencé à m’en foutre de savoir ce qu’on pensait de moi.
Ça faisait marrer mes collègues, les premiers temps. Ceux qui me connaissaient croyaient que je faisais ça pour épater la galerie. Ils me chambraient gentiment. Mais je les envoyais se faire foutre. Je leur interdisais de m’adresser la parole désormais. Pour qui se prenaient-ils ? Savaient-ils à qui ils avaient affaire ? Est-ce ainsi qu’on parle à un seigneur ?
Ils n’y ont pas cru, ils ont continué à s’amuser de moi.
Puis je me suis arrangé pour ne plus les croiser au vestiaire. J’arrivais de plus en plus tôt sur le chantier, bien avant eux, avant même les ingénieurs, et je repartais après tout le monde. Grutier, c’est une fonction à part sur un chantier, on peut faire ce que bon nous semble en quelque sorte ; on ne dépend pas des autres. Il suffit qu’on fasse bien son boulot sans rien casser, sans blesser personne. On n’a pas des comptes à rendre en permanence à un petit chef.
À la fin, je ne mangeais plus avec eux, je restais là-haut, je ne répondais même plus quand on m’appelait au talkie-walkie, sauf si ça avait à voir avec le chantier évidemment. Quoique, parfois…

Mes collègues ont cessé de sourire en parlant de moi. Petit à petit, ils ont pris conscience que je ne plaisantais pas, que je n’étais pas comme eux, que je n’étais plus comme eux.
Mes anciens copains ont essayé de me parler, de me demander ce qui se passait, si j’avais des problèmes… Comme si c’était moi le problème, comme si j’étais celui qui n’allait pas ! Ils avaient vraiment de la merde dans les yeux ! À croire qu’ils le faisaient exprès.
On s’est engueulé, ils ont dit que j’étais devenu « un sacré connard », ils m’ont mis en garde contre moi-même. Les ignares. C’est tout ce qu’ils ont trouvé. Si ça leur plaisait de continuer à se comporter comme des cloportes, grand bien leur fasse ! Moi, je valais mieux que ça, mieux qu’eux en tout cas.

Ils ont commencé à dire que j’étais fou. À la radio, toujours sur cette même chaîne, c’est ce qu’ils expliquaient au sujet des foules : depuis toujours on fait passer les visionnaires pour des déments ou des sorciers. On les brûle. Quand tu veux te débarrasser de ton chien, tu n’as qu’à dire qu’il a la rage.
Ils ont prétendu que j’étais dangereux. Question de sécurité. On ne confie pas une grue à un malade des nerfs. Ça peut mal finir.
La suite des événements était prévisible. J’aurais dû me méfier et mieux dissimuler mon jeu, m’efforcer de passer inaperçu… Mais ce n’est pas ce que je recherchais.

Ils en ont parlé au chef de chantier, qui en a parlé à l’ingénieur, qui en a parlé au patron.
C’est ainsi qu’ils procèdent, ces croupions assujettis. L’un d’eux se rebelle, et au lieu de le soutenir, d’en tirer une leçon et de suivre son exemple, ils le dénoncent et lui jettent la pierre. Je leur renvoyais trop l’image de leur propre impuissance, de leur lâcheté. C’est pour cette raison qu’ils ont voulu me faire taire.

Aujourd’hui, finalement, je suis dans mon rôle. Chacun à sa place, c’est mieux ainsi : moi en haut, eux en bas. Je les domine pendant qu’ils s’agitent pour trouver un moyen de me faire descendre.
Après avoir essayé de me déloger par la ruse, ils vont tenter par la force. Ils n’ont aucun autre argument.
Les flics ne me font pas peur. Ils ont laissé une compagnie de CRS en stationnement à l’entrée du chantier. Ils ont également posté des hommes sur les toits avoisinants. Je les vois distinctement.
Quand j’ai commencé à me servir de la benne à béton comme bélier pour défoncer les immeubles autour du chantier, ils ont rapidement coupé l’alimentation de la grue, et donc du chauffage de la cabine.
J’ai froid maintenant, j’aurais dû faire cela à un autre moment de l’année.
Malgré tout, j’ai eu le temps d’écraser quelques grosses voitures, notamment celles de l’ingénieur et du patron qui étaient venus parlementer avec moi, ainsi que l’énorme 4X4 de l’architecte.
C’était gratuit comme geste, mais ça m’a fait du bien.

Ce que je regrette, c’est de ne pas avoir prévu assez de stocks de nourriture et d’eau pour tenir plusieurs jours… Ils m’auront à l’usure, c’est certain.
Pour l’instant, vu que je me tiens tranquille, ils ne bougent pas. Ils ont probablement reçu l’ordre de ne pas me provoquer. Le temps joue pour eux.

C’est bête que ça finisse si vite. J’aurais dû en profiter pour faire… Je ne sais pas, il y a tant de possibilités qui s’offraient à moi… Une action d’éclat ! Je n’aurais rien eu contre l’idée de redresser quelques torts avant de faire une sortie triomphale.

France 3 est là, ils ont planté leurs caméras au pied de la grue dès qu’ils ont appris qu’un forcené s’y était replié et refusait d’en descendre. J’aurais pu tirer avantage de leur présence. Avec un peu de chance et en tenant une semaine ou deux, les médias nationaux se seraient emparés de l’affaire.
J’aurais dû mieux calculer mon coup ! Comme d’habitude, je me suis fié à mon instinct et j’ai foncé sans aucune préparation. C’est dommage.

Il aurait fallu que j’aie des revendications. Mais lesquelles ? Je n’ai pas les mots. Et puis, je n’y connais rien en politique, on ne m’a jamais appris à réfléchir à tout ça.

Ils vont m’envoyer en taule. Mais pour quelqu’un qui, comme moi, a été habitué à observer le monde depuis un sommet, la vie va paraître bien fade, sans vue.
Sans parler de l’humiliation au moment où ils vont m’arrêter et me juger !
Un seigneur assiégé se laisse-t-il prendre vivant quand son bastion est sur le point de tomber aux mains de l’ennemi ?
Il faudrait que je trouve un moyen de mourir les armes à la main. Le problème, c’est que j’ai jeté tous les outils que j’avais sur la tête des flics.

Je ne vois qu’un moyen de leur infliger une dernière perte : leur balancer le dernier poids mort qui me reste.

J’attendrai le petit jour pour voir une dernière fois le soleil se lever sur mon royaume, et pour que France 3 puisse filmer ma chute. La lumière sera alors parfaite. Leurs caméras pourront témoigner que, jusqu’au bout, mon visage n’aura pas tremblé et j’aurai gardé un rictus plein de mépris.


lundi 27 février 2017

République bananière - Confessions d'une sardine sans tête - Guy Alexandre Sounda



Confessions d'une sardine sans tête
Guy Alexandre Sounda

Editions Sur le fil





Quand un écouteur assermenté plonge dans les cauchemars d'un ancien milicien, ce n'est pas de tout repos. 

Dans un pays imaginaire, mais s'inspirant du Congo-Brazzaville, nous sommes en pleine guerre civile. 
Fabius Mortimer Bartoza, dit Sardine-sans-tête, est jeune lorsque son père est assassiné par les hommes à la solde du président alias Sa-Majesté-La-Chose.
Son délit, avoir peint des visages sur les palissades de sa maison.
Petit à petit dans cette contré sans avenir, Fabius Mortimer va se faire enrôler dans une milice opposée a la dictature des Moustachus et des Bérets rouges.


Quel étrange roman que celui-là, des moments de lecture jubilatoires, des associations de mots réjouissantes, mais des digressions et des longueurs qui m'ont fait perdre le fil du récit de temps en temps. 

"Moi, chère petite, à leur place, j'aurais mis le feu aux kilomètres de baratins et de promesses utopiques. Finalement, tu vois, la politique est la même partout: on papote sur la forme, on éjacule dans le fond, on fait mine d'innover, mais l’évidence est têtue: les politiciens, jaunes ou noirs, viennent tous d'un même cloître où l'on fabrique des lanternes avec des lambeaux de vessies"

Un roman très critique sur les "républiques" africaines, sur la politique en général.


4ème de couverture

« Je traversais une petite folie quand même. Une petite folie ou une déconnade, appelle ça comme tu veux, un voile qui m’empêchait de voir la nudité des choses. »

Un écouteur assermenté recueille sur son calepin les confessions par gestes de Fabius Mortimer Bartoza, un sexagénaire parisien que des gendarmes ont retrouvé au petit matin en compagnie de sa poupée russe, juché sur la statue d’Henri IV, clamant à cœur et à cris vouloir fêter enfin son trentième anniversaire et entamer une nouvelle vie. Et nous voilà embarqués dans les méandres du passé de cette Sardine-sans-tête, sorte de nom de code que portaient les miliciens sous les ordres de tonton Keban, un sous-officier rebelle de l’armée nationale opposé au Président Yango-na-Yango, alias Sa-Majesté-la-Chose, pendant la guerre civile qui sévissait à Gombo-la-capitale : de la dictature du régime des Moustachus et de l’oppression des Bérets Rouges à son exil et son errance sur les pavés parisiens, en passant par ses amours, ses embrouilles et ses fantômes, Fabius Mortimer nous dit tout de la vie des hommes au carrefour de l’Afrique et de la France – et surtout l’indicible ?


Défi lecture 2017 : Catégorie 57 --> un livre qui se passe sur plusieurs continents.

dimanche 26 février 2017

Nouvelle N° 25 - Le pari - Trophée Anonym'us 2017



Créé par

 Anne Denost et Eric Maravelias




La nouvelle N° 25 est arrivée.






Le Pari



MANON 

Ce type me gonfle. Avec ses ongles surmanucurés, son sourire de minet (qu’il doit modestement classer entre ceux de Robert Redford et de Clive Owen), sa mèche rebelle de plouc congénital et son autosatisfaction gluante… Des appareils médicaux. « Je fabrique des appareils médicaux, enfin pas moi, mes employés bien sûr ! » Monsieur est à la tête d’une société, ce qu’il ne manque pas de me rappeler toutes les cinq minutes. Et ma SA par-ci, et ma SA par-là. Ambitieux, Derek. Tu parles d’un prénom. Mes copines diraient que ce Derek est un homme exquis. Surtout Candice, qui trouve tous les hommes exquis dès qu’ils roulent en Porsche. 

Exquis. 

Comme ce cadavre. Oups, ce canard bien sûr, ce cadavre de canard que je dépiaute entre patates purée et légumes al dente. Je deviens pompette. Laure, calme-toi ! Déjà que je n’arrive pas à soutenir le regard de Derek tellement il me semble creux. Alors je me concentre sur mon assiette, découpe mon filet de travers, égare de la purée à côté de l’assiette. Le vin rouge me donne du courage. C’est bien de la faute à Candice et ma clique de copines. Il y a deux semaines, nous sirotions nos apéritifs sur une terrasse, entre ombres et éclats de soleil tranchants de canicule. 

— Le type, là-bas, le brun, je te parie qu’il roule en Porsche, a lancé Candice en agitant ses boucles blondes. 

Soleil et Spritz nous avaient calciné les neurones. 

— N’importe quoi. C’est le genre à se balader en Jaguar, intérieur cuir, interdit aux chiens à cause des poils. 

— Je vote pour la Porsche, a confirmé Bérénice. 

Julie n’a rien dit, mais elle a acquiescé lorsque Candice m’a proposé : 

— Celle qui perd doit passer une soirée avec ce gars. 

— Mais je déteste ce style de mec ! 

— Tu te dégonfles ? 

Soleil et Spritz avaient écorné mon discernement, et puis ce type suintait tellement la Jaguar que j’ai parié. Et perdu. Trop conne, Laure, quand elle a bu et frit à la plage. 


Derek me sourit de nouveau. Ses yeux verts sont comme deux méduses au fond d’une eau claire : flasques, inconsistants. Je bois encore. Il faut que je modère ma consommation, la honte si je me laisse embrasser par ce play-boy ultragominé. Le mieux serait que je sois malade. Une bonne dégueulée au restaurant… J’aimerais bien voir sa tronche. Le restaurant, c’est lui qui l’a choisi. Les conventions. Primordiales, les conventions, pour un mec de son acabit. Il me l’a dit et répété – il aime se répéter, mauvais point pour un chef d’entreprise. Ouvrir la portière de la voiture (de l’extérieur, pas en se penchant lourdement sur les cuisses de sa passagère pour actionner le levier), proposer son bras pour traverser la rue, aider à enfiler veste ou manteau avant de quitter un établissement public. Les bonnes manières. Du style. 

Qu’est-ce que je m’ennuie. 

Le restaurant s’appelle La Gondole. Le comble du romantisme. Venise, le soleil à ras les toits, l’eau qui clapote et Derek m’embrasse tandis que l’esquif éventre lentement les flots du canal. Je bois son amour. Le gondolier fredonne ti amo. Jamais je ne me suis sentie aussi transportée par un homme, lequel me prend dans ses bras pour me déposer sur le quai avant de m’emmener au septième ciel. 

Au secours ! 

— Vous avez un master en sciences politiques, c’est bien cela ? 

Je sursaute. Nous sommes là, à la Gondole, lui tout en noir, genre Nick Cave, moi en bleu. Je fais oui de la tête, la bouche pleine de carottes que je m’empresse d’avaler. J’espère que mon langage corporel ne me trahira pas. Pour sauver les apparences, je me suis inventé un prénom, évidemment (je n’ai pas envie que Derek me colle aux basques), j’ai refusé de lui donner mon numéro de portable (il vient d’expirer, ai-je menti) et me suis inventé un master en sciences politiques alors que j’ai bêtement terminé des études de lettres. Mais cette faculté est considérée comme un repère de fainéants. Si je voulais séduire Derek, je n’avais pas le choix. Ce genre d’homme recherche une femme avec du caractère, de l’ambition, solide et féminine, pas la future pigiste d’un torchon spécialisé dans les chiens écrasés. 

— Oui. Je vous l’ai dit lors de notre rencontre, vous avez bonne mémoire. 

— C’est une de mes qualités. 

— Je suis impatiente de découvrir toutes les autres. 

Il tousse, s’essuie les commissures des lèvres à l’aide de sa serviette – qu’est-ce qu’il peut être précieux dans le geste. J’espère ne pas surjouer mon rôle. Je suis impatiente de découvrir toutes les autres. Quelle conne ! Il va me prendre pour une de ces nunuches à dix centimes qui courent le yuppie dans les bars branchés. Sans compter la liste de ses prétendues qualités, qu’il va me dérouler tel un parchemin antique et m’agiter au nez toute la sainte soirée. D’un geste millimétré, presque trop étudié, il avance sa main vers la mienne. Nos doigts se frôlent. Je frémis, pareille à une feuille sous la bruine automnale. 

De dégoût. 

Je bois pour me donner contenance. Derrière la baie vitrée – so romantic ! minauderait Candice –, gronde le fleuve, mais nous ne l’entendons pas. L’ambiance est feutrée, un piano-bar égrène des standards jazzy. À l’horizon s’étirent les derniers rayons du soleil. Ce Derek est une caricature. Le genre à offrir des roses à la moindre occasion, à préférer le mariage au concubinage, le petit déjeuner au lit plutôt qu’à la cuisine… Oh non… avec les miettes qui adhèrent à vos omoplates et la confiture en auréoles sur le duvet ! 

Ce matin, au téléphone, Candice m’a dit : 

— Un homme qui ne couche pas au deuxième rendez-vous est un gentleman, un homme qui ne couche pas au troisième rendez-vous est homosexuel. 

— Je ne verrai pas ce type une seconde fois, ai-je rétorqué ; j’ai perdu mon pari, d’accord, mais on a bien dit une soirée. Et il est exclu que je couche avec ce bonhomme. 

— S’il est homo, tu ne risques rien. 

Homo. Ça m’arrangerait bien, tiens. À cet instant, Derek replace une mèche rebelle d’un mouvement peu viril. Ou ai-je la berlue ? Je pouffe, m’étrangle. Il me demande si tout va bien. 

— Homosexuel, dis-je entre mes dents. 

— Pardon ? 

La honte me chauffe les joues. « Le chou de Bruxelles », rectifié-je, en montrant la petite boule verte dans mon assiette. Il rit. « Femme qui rit, à moitié dans ton lit », affirme Candice. Homme qui rit, ça donne quoi ? À notre première rencontre, sur cette maudite terrasse, sous les regards scrutateurs de Candice et ses succubes, Derek m’a proposé une virée en bateau. Pas une gondole, mais avec force Aperols. Ça rime. Ouh, la tête me tourne, mais ce vin est divin, pas comme l’autre, là… Nous avons pédibulé… qu’est-ce que je dis ? Une balade au bord de l’eau, dans mon vin de l’eau, et Derek a dégobillé ses petites phrases accrocheuses de séducteur à mèches platinées. Du grand art. Combien de temps passe-t-il à répéter son rôle ? Un coach, il doit avoir un coach en drague, c’est hyper tendance. Bref, il a fini par me proposer de dîner ce soir à La Gondole, et j’ai pu lever le pouce discrètement en direction de mes pouffes de copines. 

La main de Derek sur la mienne, tout à coup. Je sursaute, tente de la retirer, mais il la retient d’une poigne ferme et me fixe en sourire majeur. Mon cœur palpite d’agacement. À l’odeur d’agneau au romarin (Derek adore les côtelettes) se mêle celle, entêtante, ravageuse, d’un parfum pour homme que je ne saurais nommer. « Vous me plaisez beaucoup, Manon. » lâche-t-il, désarmant d’assurance. Je lui rends un sourire contrit. Du coin de l’œil, je lorgne mon sac à main, dans la doublure duquel j’ai planqué la webcam indispensable à ce pari débile. Filmer pour être crue. « Qui nous dit que tu vas vraiment y aller, à ce dîner ? » a ironisé Bérénice. Elles me regardent en direct. Elles doivent s’apercevoir de ma gêne, je les sens ricaner derrière leur écran. Les garces ! Je les entends presque exploser de rire lorsque Derek m’embrasse par-dessus les assiettes. Je ne l’ai pas vu venir. C’est dégoûtant. Je me cabre, porte mon verre à mes lèvres, le vide d’un trait. Tu ne devrais pas boire autant, Laure, tu ne devrais pas. Ce vin a la couleur du rubis. Ou du sang. 

Sens dessus dessous, Laure. 



DEREK 

Manon Lescaut. Manon des sources. Manon, Manon, pada, dada, da… Tu parles d’un prénom. Cette greluche m’exaspère. Elle a le même regard que toutes ces intellos de gauche : idéaliste et buté. Tout en elle sent le dentifrice bon marché, l’insoumission et la révolte par défaut. Le genre à partir en campagne contre le nucléaire ou en croisière pour sauver les bébés phoques, les yeux écarquillés sur l’horizon d’un monde meilleur. Et à vouloir des enfants. Plein de mioches. Des blonds, des bruns, filles et garçons crottés jusqu’au menton à force d’avoir piétiné le jardin – celui qui entoure sa bicoque retapée main avec son mari écolo. Repeuplons la terre et aimons-nous, puisqu’il le faut ! 

Palais idéal d’une Cendrillon militante et altermondialiste qui n’assume pas : si sa robe bleu acier semble sortie d’une boutique de seconde main, ses escarpins scintillent Louboutin. Parfumée Sonia Rykiel, coiffée Dessange ou un truc branché du genre. Sans doute enculottée de Triumph. Poulette coincée entre révolte et soumission. 

Je décline ma galanterie sans grande conviction. Je vois bien que tout est forcé chez elle, de son sourire agacé à sa gestuelle appliquée – même si l’alcool commence à la rendre malhabile – jusqu’à ce vouvoiement d’une désuétude consternante. 

— Je trouve cette manière tellement charmante, ne trouvez-vous pas, Derek ? 

— Vous reprendrez bien un peu de vin, chère Manon ? 

— Volontiers. Vous avez bien choisi, c’est un régal. 

Ce vin rouge sang, qu’elle avale en roulant des yeux, cils en battements syncopés, sourires à fossettes… Poulette habituée à ces jeux de séduction dont la plupart des hommes raffolent, Manon se décline en mode traditionnel : tiare de cheveux sombres, yeux verts, lèvres à la pulpe carminée. Roule en Mini Cooper. Incapable de remplir le réservoir sans en mettre la moitié à côté. Laissez-moi faire, en chaque automobiliste sommeille un pompiste. Et un Prince Charmant – un jour nous nous marierons, ma mie, un jour nous nous marierons… 

Étonnamment, elle a accepté sans minauder ce repas à la Gondole, où je n’ai nulle habitude. Cruciale, la discrétion. Un client parmi d’autres, accompagné d’une greluche dont personne ne retiendra la moindre fragrance. Une jolie fille parmi des centaines de jolies filles, femmes, dames ou mamies. Personne ne remarque personne, même si le voyeurisme tient boutique en notre société. 

— Vous fabriquez des appareils médicaux ? me demande-t-elle, alors que je le lui ai déjà dit. 

Typique de la femme peu concernée ou un peu bourrée qui ne sait pas comment relancer la discussion. J’acquiesce. Elle insiste. 

— De quel genre ? 

— Des balances de précision ultra perfectionnées. Elles vous pèsent des éléments de l’ordre du micro gramme. 

— Passionnant ! Le marché est vaste, n’est-ce pas ? 

Intéressée, la poulette. Ces gauchistes mangent à tous les râteliers… Je lui confirme ma position de leader du marché sur le continent européen, même si la concurrence reste féroce – les vampires du business affûtent leurs canines. Manon sourit. Jolies dents. Je les vois s’éparpiller au sol en une cascade d’émail sanguinolent. Sa bouche vide continue à me sourire, comme celle d’une vieille femme bientôt expirée, et je découpe une côtelette de la pointe de mon couteau, un laguiole méchamment aiguisé, qui détache la chair de l’os avec douceur. Le sang perle. C’est bon, l’agneau rosé. Ne jamais trop le cuire. Sinon il se dessèche et se contracte telle une éponge au soleil. Je porte le morceau en bouche. Fondant. Délicieux. 

Manon se tortille en buvant son vin. Dans ses yeux rougeoie le coucher de soleil qui s’épanouit derrière moi. J’ai pensé qu’elle adorerait cette mièvrerie, voilà pourquoi je lui ai proposé de tourner le dos à la salle – entorse aux bonnes mœurs puisque la femme doit toujours l’embrasser du regard. Afin de voir. Et d’être vue. 

Nos mains se frôlent. Je m’empresse de retirer la mienne, sans précipitation toutefois, pour réajuster les cols de ma chemise et de mon veston. Les prémices de l’ivresse s’invitent chez Manon. Gestes de plus en plus hésitants, bafouillages, diction tortueuse. Dommage. À vaincre sans combattre, on triomphe sans gloire. Le dicton à la con. Je modère ma consommation pour ne pas me retrouver con, justement. La mécanique est aussi huilée qu’un moteur de Formule 1. Le dessert avalé, je proposerai une prolongation de soirée à cette petite gourde. Elle ne refusera pas un tour en Porsche. Communistes ou libérales, elles ne refusent jamais un tour en Porsche. Griserie de la vitesse, griserie de l’alcool… Dans la nuit, nous nous évanouirons. Le noir. Au commencement, à la fin. Le noir de ces ventres habités de gnomes désarticulés qui envahissent le monde, et claquent les bottes, grimacent ces bouches avides, saignent toutes ces plaies immondes. Le noir de ces mères en deuil dont la progéniture sème le chaos à travers les steppes brûlées, le noir de ces cadavres calcinés suspendus entre ciel et terre, le noir d’un retour à la poussière volcanique dispersée au-delà de l’univers. 

J’aime ce noir. Il me va bien. La lumière n’est qu’une illusion d’optique. 

Et je lui dis, à cette petite conne de Manon, puisqu’elle n’attend que ça (ou plutôt, m’entends-je dire) : « Vous me plaisez beaucoup, Manon. » Son regard mouillé et lumineux – cette illusion – me raconte l’histoire que nous ne vivrons jamais. Celle du Prince et de la Belle. Autour de nous chuchotent les couverts, marmonnent les assiettes. Une odeur de parfum et de viande se faufile entre les tables. Sous mes doigts, la nappe fait des plis. Je me penche au-dessus de nos plats vides pour embrasser Manon, alors que je n’ai qu’une envie : lui planter ma fourchette dans la main et l’écouter hurler, ou lui arracher un œil avec la cuillère à dessert puis le jeter à travers la salle comme une balle de golf. 

Nous trinquons. 

Le bord de mon verre se fend et, en le portant à mes lèvres, je m’écorche volontairement la langue pour sentir la douceur métallique du sang dans ma bouche. 

APOCALYPSE… 

L’ivresse rend faible. Derek le sait, lui qui ne boit quasiment jamais. Seulement pour trinquer avec ces femmes arrogantes et peinturlurées, prêtes à battre des cils des années durant pour se faire engrosser. 

Des putes déguisées en mères de famille. 

L’ivresse rend faible, et Derek en a profité. À la sortie de la Gondole, Manon titubait dans ce crépuscule aux teintes orangées – relents d’essence et de fin du monde. Elle s’est accrochée à son bras. Lui a demandé de la raccompagner jusqu’à sa voiture, garée à cinq cents mètres. 

— Mais voyons, Manon, vous ne pouvez pas conduire dans cet état. 

— Ah, ah, Manon… Laure… 

— Pardon ? 

— Oups, rien… Vous avez peut-être raison, pour la conduite. 

Installée dans la Porsche de Derek, Manon n’a pas tardé à s’endormir, la tête contre la portière. « Vous feriez mieux de dormir chez moi. » Elle a accepté. En tout bien, tout honneur. Évidemment. La déchirure orange, à l’ouest, faisait comme une blessure dans la nuit. Une lame dans une chair ferme, a pensé Derek en démarrant. Les pneus ont couiné, ce qui a tiré Manon d’un nouveau sommeil. 

Umberto Tozzi chante. Ti amo, in sogno, ti amo, in aria. Un truc de fille. Elles aiment toutes ces mièvreries. La chaîne stéréo semble roucouler sur son meuble. En communion avec Manon qui, maintenant étendue sur le lit de Derek, poignets et chevilles menottés aux montants, Christ féminin au bord de l’abîme, gémit. Doucement. 

Au premier coup de lame, son hurlement a déchiré le pâle silence de la chambre. D’autres cris ont rythmé d’autres coups, puis le volume de ses plaintes a diminué. Lorsque Derek l’a pénétrée, sang et chair avalant son sexe, des larmes ont remplacé les vocalises. Un filet rouge a rampé hors de sa bouche. Elles se mordent la langue, souvent. Douleur et terreur. Derek a bandé plus fort. Ti amo… nel letto commando io… Il a joui en même temps qu’il l’étranglait de ses belles mains aux ongles soignés. Elle a suffoqué. Craché. 

Derek frissonne aux chants de douleur. La lame brille sous la lumière du plafonnier, à l’ampoule vermillon. Tamisée, c’est plus chic. Les putes mères de famille adorent les ambiances de lupanar… Derek lèche le sang séché sur les avant-bras de Manon. Il aime ce goût, cette texture. Sous sa langue, le corps tremble. Bientôt, ce ne sera plus qu’un cadavre découpé et jeté aux renards au fond du parc. Sous les arbres, là où personne ne vient jamais. Voilà à quoi servent les propriétés bourgeoises héritées de grand-papa : charniers et ossuaires. 

Un havre de paix. 

Ti amo… lo ti amo e chiedo perdono 

La sonnerie de son portable interrompt l’extase. Derek décroche. Antony à l’appareil. Un ami. 

— Je viens aux nouvelles, Derek. Tout va bien. Tu étais à cran, la dernière fois. 

— Ça va mieux, merci. 

— Tu es sûr ? 

— Certain. 

Quelques amabilités. Une promesse de se voir bientôt. Le regard de Derek accroche le sac à main de Manon, posé, jeté même près de la tête de lit – il se rappelle très bien l’avoir balancé tandis qu’il traînait le corps de Manon à l’entrée de la chambre. Une odeur de cuir trop neuf. Il s’en débarrassera. Un sac de femmes chez lui pourrait attirer l’attention. 

… Now 

Figée devant l’ordinateur, Candice pleure et suffoque. Incapable de détourner ses yeux de l’écran, comme aimantée par l’horreur à laquelle elle assiste, les ongles incrustés dans le bois de la table, elle pense aux films d’épouvante qu’elle regardait à l’adolescence. Pour se faire peur. Sentir l’adrénaline creuser son lit, tourbillonner en elle. 

Ce n’est pas un film. 

Bérénice vomit à la cuisine. Julie tente d’appeler la police entre deux hoquets d’effroi. Le choc. L’horreur imprimée au fond de la rétine. Elles ont tout vu, ou presque. Pas les premiers coups. Ensuite. Le sac qui atterrit au bout du lit, la webcam qui change d’angle dans le mouvement. Rouge et noir, sang et lame d’acier. 

Il est trop tard. Ou pas. Bérénice ne revient pas de la cuisine. La poitrine tout à coup secouée de spasmes, Candice entend Julie crier au téléphone qu’il faut intervenir, que sa copine est tombée sur un malade mental, que tout est de la faute de cette Porsche de malheur, que l’autre l’a violée et va l’achever, qu’elles ont tout vu, TOUT VU. 

Ou presque.