vendredi 20 octobre 2017

Sur les planches, la vie - Une fois dans ma vie - Gilles Legardinier



Une fois dans ma vie
Gilles Legardinier

Editions Flammarion







Le coeur d'un théâtre qui bat au rythme de celui de sa gardienne, de toute une équipe dévouée.
Nous suivons les questionnements d'Eugénie la gardienne, son passage à vide. Jusqu'au sursaut où le sentiment du "Je ne suis plus utile à personne" se transforme en énergie positive, et la lance dans une suite d'aventures quotidiennes où les quiproquos sont légions.
Avec ses deux amies, elles représentent un panel générationnel, qui ici prouve que malgré la différence d'âge, nous pouvons tous nous trouver des points communs, et créer des amitiés plus forte que tout.
Ces trois femmes vont partir à la conquête de la vie, de l'amour, remonter la pente, chacune à sa façon. Avec l'aide de l'une ou de l'autre ou des deux. Se succéderont des situations rocambolesques et cocasses. Avec toujours en toile de fond la vie du théâtre, en difficulté. 
Les membres bénévoles de la troupe, sont des personnages hauts en couleur, loufoques, blessés, sensibles. Toute cette galerie de personnages trouve sa place dans le coeur du lecteur.
Mais le théâtre est sur le point de fermer ses portes, et il faut le sauver, alors Eugénie, gardienne au dévouement immense, entreprend une oeuvre magistrale, mettre en scène la vie.


Encore une fois Gilles Legardinier nous emmène au coeur de l'humain. Avec ses bons et mauvais côtés. Nous annonce que vivre en bonne intelligence les uns avec les autres est possible.
Et si l'Etre Humain n'était pas que mauvais ? Et si nous nous faisions confiance ? Et si nous ne regardions que le meilleur qu'il y a en chacun de nous ?

Gilles Legardinier est pour moi, mon rendez-vous annuel avec l'humain, la bonté, la beauté de chaque personnes croisées sur le chemin de la vie.


mercredi 18 octobre 2017

Salon - Festival sans nom - Mulhouse 2017


Festival sans nom - 2017





Cette année le Festival sans nom se déroulera les 21 et 22 octobre 2017 à la Société Industrielle de Mulhouse (la SIM pour les fanas d'acronyme).

Outre les rencontres avec les auteurs en dédicaces, vous pourrez assister  à de nombreuses tables rondes, interviews, atelier d’écriture..., le programme complet c'est par ici.

Pour la première fois, le salon se dote d'un prix littéraire, pour les romans en lice et la composition du jury, n'hésitez pas, suivez ce lien.

Alors je ne sais pas vous, mais avec ce programme je ne peux que me rendre à Mulhouse pour participer à cette fête du polar. D'autant plus que j'y retrouverai de nombreux amis, lecteurs et blogueurs.

Vous n'êtes toujours pas convaincus ? Alors laissons le parrain de cette édition vous en parler et vous convaincre de vous déplacer.







Trophée Anonym'us 2018 - Les mots sans les noms - Nouvelle N° 4 - Le 18h43


Trophée Anonym'us 2018
Les mots sans les noms




Nouvelle N° 4

Le 18h43




Pour l’instant il dort. Sonné. Repu. Protégé par l’oubli.

Peut-être même qu’il rêve.

Je l’observe. Ça fait vingt minutes. Il n’a pas bougé.

Un peu de bave a séché au coin de sa bouche, rosie par ce filet de sang généreusement jailli de ses narines.

La jeunesse est si facilement impressionnable. La peur a suffi. Coagulation en alerte ! L’épistaxis était à prévoir.

D’accord, le coup de pelle l’a bien achevé, pourtant, je n’ai plus la main aussi lourde.

Les mômes d’aujourd’hui sont trop friables. À peine plus denses qu’une motte de terre sèche. Des copeaux de misère qu’un pet d’oisillon suffit à envoyer valser.

Ceux de la ville surtout.

Ils arrivent par le train de 10 h 7, le cœur asphyxié de goudron. Ils courent cent mètres, respirent une pleine goulée d’air et aussitôt ils sont soûls.

Les grands espaces leur tombent dessus comme un tsunami d’émotions. Ils s’ébattent, se croient libres, jappent, sautent, s’enhardissent et, d’un seul coup, ils flageolent.

L’air d’ici leur arrache les poumons, force leurs petits alvéoles à se décrasser et la fatigue les prend tels que, dans une respiration têtue.

Ils s’écroulent sur eux-mêmes, un peu étonnés, la tête dans le ciel et là, c’est le coup de massue. Suffit que l’herbe soit bien moelleuse, du duvet de nouveau-né, et c’est comme si le ventre de la terre d’un coup les absorbait ou les rétrécissait. Ils plantent leurs mirettes dans le grand plafond bleu et, hop, ça finit de les emporter.

D’un côté, ils sont comme sertis au sol, de l’autre, comme aspirés par l’immensité.

Ils ont beau avoir de grands parcs, là-bas à Paris, y a bien qu’ici qu’ils connaîtront ça.

Et pas que les mômes. J’en ai vu des bonshommes, des costauds, tout aussi figés dans la béatitude qu’à leur première branlette.

Jusqu’à maintenant je les observais. Silencieux. Curieux.

Je connais par cœur leur terrain de jeux. C’était le mien, il y a longtemps. Avant que la ligne de chemin de fer ne vienne le couper en deux.

À cette époque, je ne me rendais pas compte. C’était le paradis mais je ne le savais pas.

Il m’a fallu grandir. Voir mon père perdre le peu qu’il possédait. Ma mère rapetisser. Leur couple se fendre à mesure que s’étiolaient leurs rêves.

Ils n’avaient connu que ce bout du monde. Cette plaine sans limites. Ces herbes sauvages. Ce toit bleu qui parfois grondait et dégorgeait son fiel mais qui toujours finissait par renaître.

Avant la ligne de chemin de fer. Avant que l’on rase leur maison. Qu’ils soient chassés. Acculés à rejoindre le bourg.

Avant. Il y a longtemps.

Deux générations sont passées depuis. Moi. Et mon fils.

Tout le monde est parti.

La gare est restée.

Une fois par an, chaque été, elle déverse son quota de touristes.

Beaucoup de familles et donc de gamins.

Ils viennent pour le lac. Artificiel.

La nature. Apprivoisée.

Le grand air. Poissé de leurs rires criards.

Paraît que ça leur fait du bien.

La plupart n’ont jamais vu de vache ailleurs que sur un paquet de lait ou une tablette de chocolat. Alors y a des navettes. Qui les acheminent vers la seule ferme encore en activité. Laquelle garantit ses produits frais. 100 % bio.

Celle où travaillaient mon père, ma mère et les générations précédentes.

Mais pas moi. À l’âge où j’aurais pu et dû prendre la relève, mes parents vivaient déjà à la ville.

J’ai grandi un pied dans la bouse, l’autre dans le béton. Aujourd’hui encore, je ne sais pas lequel des deux a fait de moi ce que je suis devenu : un vieillard aigri.

Qui revient chaque été.

Qui attend.

J’ai un cabanon dans la parcelle de bois au nord du lac. Une remise qui sert au garde forestier onze mois sur douze. Ce qu’il reste de l’atelier paternel. Personne ne sait que j’y vis quinze jours par an. C’est une zone protégée. Interdit de pénétrer.

De là, je surveille la débandade estivale.

Je compte les gamins. Cette fois-ci, ils sont vingt-deux.

Comme aujourd’hui, le 22 août.

Hasard ou coïncidence ! C’est la première fois que ça arrive. Il n’y en aura pas de seconde.

Brave jeunesse qui pense tout connaître. Quand elle croit avoir tout à gagner, elle ne sait pas encore que nous, nous n’avons plus rien à perdre.

Nous, les vieux. Moi, l’ancien.

Il m’en aura fallu du temps. De longues années. Toutes de trop.

Ce fut pourtant simple.

Attendre qu’ils s’éparpillent, que l’un d’eux s’éloigne, à peine, j’arrive tout tremblotant, en sueur, je demande de l’aide, l’œil humide, d’une voix affaiblie.

Pas difficile en fait.

À croire qu’on ne leur apprend rien à ces petits gars des villes. Même pas à se méfier !

Il ne m’en fallait qu’un et je l’ai eu.

Je l’observe et j’ai un doute.

Quarante minutes à présent qu’il gît là, sur le plancher de la remise. Étendu comme il est tombé, sa face d’ange contre bois, après que je lui ai filé un coup de pelle alors qu’il allait crier en se retrouvant face à face avec Léon.

Léon, c’est une mygale. Une Aphonopelma chalcodes plus précisément. Pas des plus dangereuses, non, mais avec une faculté de bombardement assez impressionnante.

Une seule de ses projections de soies urticantes et vous êtes bons pour vous plonger le crâne dans un gros baquet d’eau. Avec le souvenir d’une glue vivace longtemps collée à la peau.

Six mois que j’essaie de l’apprivoiser. En vain. Comme toutes ses congénères depuis 33 ans. Depuis mon fils. À chaque fois, elles se planquent, bien à l’abri dans leurs terrariums. Ce sont des solitaires, comme moi, et je sais bien ce que la solitude peut creuser dans le fond du ciboulot.

Moi aussi, j’ai des envies de bombardement, des humeurs à soulager.

Le gamin va devoir s’y faire. Parce que le plus dangereux des deux n’est pas celui qu’on croit.

Dans mon terrarium à moi, aucune vitre ne fait barrage.

Suis ici chez moi.

Et l’intrus, c’est lui. Eux. Ces gosses et leurs parents. Le train et la ligne de chemin de fer. Le trou qu’ils ont fait dans la vie de ma famille. L’absence. L’oubli.

La mort.

Qui ôte toutes les bonnes raisons de vivre et te force à admettre que tu n’as plus rien à perdre.

Ce gosse est un hasard. Je ne l’ai pas choisi. Il est venu tout seul.

Y pourront dire ce qu’ils veulent. S’il est venu, c’est qu’au fond de lui, il savait. On le sait toujours quand l’heure vient. C’est fugace, on ne sait pas comment, on le ressent et nos pas nous mènent là où nous devons être.

C’est bien ce qu’ils ont essayé de me faire gober à moi.

Il n’est pas bien gros, plutôt petit. Un poids léger qui arrange bien mon affaire.

Voilà qu’il émerge. Il est temps. Suis sûr que ça s’affole déjà à l’extérieur.

Le compte à rebours est lancé. Ils vont venir. Tout doit être prêt.

Le 18 h 43 est toujours à l’heure.

Il me regarde avec des yeux affolés. Je lui ai saturé la bouche de coton et l’ai scotchée avec du gros Chatterton trouvé sur une étagère. Heureusement d’ailleurs car, dans ce que je m’apprête à faire, rien n’a été prémédité. Sans cette aubaine, il aurait déjà couiné comme un bébé phoque en train de glisser sur sa banquise à la recherche de sa maman.

Je ne sais pas ce que le phoque fait dans mon histoire. Sûrement sa truffe noire de poussière et ses deux billes sombres qui battent des cils à la cadence d’un marteau-piqueur.

C’est fou ce que ce gamin est expressif.

Il s’en faut de peu que je lui rallonge un coup de pelle. Est-ce que je couine, moi ?

Qui peut dire qu’il m’a entendu me plaindre une seule fois ? Qui ?

Qu’est-ce qu’il croit ? Que ses trombes d’eau qui lui sortent maintenant de partout vont m’apitoyer ?

Je le répète, je n’ai plus rien à perdre.

Tout a commencé ici et doit finir ici.

J’y suis né et j’y mourrai. Une partie du gamin avec moi.

Aucune raison que ça se passe autrement. Pas aujourd’hui.

Des années que je me plante là à ronger mon frein. À les regarder s’ébattre sans vergogne sur ce que fut mon enfance. À cause de cette foutue ligne de chemin de fer qui m’a emporté ailleurs. Et, des années plus tard, ma descendance.

Mon fils. Coupé en deux lui aussi. Ici même. Un 22 août.

Il n’y a que le vélo qu’on a retrouvé intact. Le reste n’était que bouillie. Deux cents tonnes, c’est du lourd quand on a 12 ans. Il avait le même âge que moi quand l’exil nous a court-circuité l’avenir.

Tout ça pour quoi ? Qui ?

Une bande de touristes inconscients. Sacrilèges. Blasphémateurs.

Il est temps de leur passer l’envie.

Zone sinistrée. À jamais. Pour toujours. Pour tout le monde.

Le gamin sera mon témoin.

Je vais l’asseoir contre l’arbre. Celui-là même où on a retrouvé la cervelle de mon fiston après qu’il fut décapité.

Trois tours de corde afin qu’il ne bouge pas, et le train de 18 h 43 restera gravé dans sa mémoire. C’est peu cher payé, je trouve.

Je vais m’allonger pour toujours, Léon à mes côtés.

Léon, c’était aussi le nom de mon fils.

J’espère qu’ils comprendront.

Le garde forestier saura leur expliquer. Il sait lui. Il m’a connu.



Avant que j’attrape la folie et que j’aie, comme ils disent, une araignée dans le plafond.

dimanche 8 octobre 2017

Trophée Anonym'us 2018 - Les mots sans les noms - Nouvelle N° 3 - No man's land


 Trophée Anonym'us 2018
Les mots sans les noms


Nouvelle N° 3

No man's land



La nuit qui venait s’annonçait glaciale et pleine de brouillard. Le pilonnage avait cessé en début de soirée, la terre ne tremblait plus ; une accalmie sépulcrale régnait sur le no man’s land qui débutait aux premières fermes de Chaudancourt. Tassés dans leur tranchée, les guetteurs avaient les pieds dans la boue et le regard tourné vers la ligne de feu adverse. Abrutis de fatigue, ils tapaient du pied pour conjurer le froid. Personne ne prêtait attention aux gaspards qui se faufilaient entre leurs jambes. Certains étaient gros comme des chats.

Le 2e classe Gaston Lamotte était trempé, ses vêtements pesaient une tonne et sa chemise avait la consistance d’un vieux cuir raidi par la crasse. Il piquait du nez quand brusquement, quelqu’un gueula dans son dos. C’était Louis Garrigue de la prévôté : un butor colérique au crâne luisant comme un œuf. Ses épaules portaient les insignes de sergent. Beaucoup le haïssaient, car à chaque fois que les poilus montaient à l’assaut des lignes ennemies, il s’arrangeait pour rester au chaud dans sa casemate, occupé à ouvrir les courriers des soldats. Officiellement, c’était pour des motifs de sécurité : il fallait censurer ceux qui, volontairement ou non, signalaient la position du régiment. En fait, seules les lettres d’amour l’intéressaient. Surtout celles qu’écrivaient les demoiselles, avec du joli papier parfumé à la violette. Certains affirmaient qu’il conservait les plus impudiques dans une cantine, fermée par un lourd cadenas. La clef pendouillerait à son cou, dissimulée sous un tricot.

Le pandore remontait la tranchée en interpellant tous les gars qu’il croisait.
Ses yeux lançaient des éclairs et sa façon de rouler le « r » donnait à ses propos un ton grand-guignolesque.
— Le commandement recherche activement cet homme, disait-il en brandissant la photo d’un visage patibulaire.
Beaucoup de poilus le connaissaient déjà. C’était Léon Vachard, un déserteur qui avait récemment pointé les deux gendarmes qui s’apprêtaient à le renvoyer vers son unité. On annonçait une belle récompense pour qui lui mettrait la main au collet.
« Un pauvre type que les gaz ont rendu cinglé », songea Gaston.
Autour de lui, des soldats sifflaient de contentement.
Louis Garrigue ajouta :
— Si vous le descendez, c’est bien. Si vous le ramenez vivant, c’est mieux encore. De toute façon, la guillotine l’attend.
Il s’éloigna en pataugeant dans la glaise.
Gaston Lamotte avait d’autres préoccupations en tête.

***
Lors du précédent engagement, le capitaine de Château Blanc était tombé devant les boches. À lire le rapport rédigé par un sous-officier, il avait reçu une balle dans le dos. Les règlements de compte à la faveur d’un assaut n’étaient pas si rares, mais généralement elles ne concernaient que les hommes du rang. Pour l’heure, personne n’avait pu identifier le tireur. Ce n’était guère surprenant, le militaire était haï par beaucoup : on lui reprochait son lamentable esprit tactique ainsi que son obstination aveugle. Il avait déjà envoyé à la boucherie un nombre incalculable de Français. Son dernier fait d’armes remontait à dix jours ; après une charge qui mobilisa deux cents hommes, les bougres reçurent de Château Blanc l’ordre de canarder une position ennemie avant de réaliser qu’il s’agissait d’une tranchée occupée par des compatriotes. Cent dix poilus y laissèrent la vie.

Aussi, quand le colonel exigea qu’on récupère la dépouille du capiston, allongée au beau milieu du no man’s land, les volontaires se firent attendre. On procéda alors à un tirage au sort et Gaston Lamotte fit partie des élus. Il essaya crânement d’argumenter que depuis plusieurs jours, il toussait et vomissait de la bile après avoir inhalé de l’acide cyanhydrique en raison d’un masque à gaz défectueux, mais rien n’y fit.
Gaston n’était pas vraiment surpris du résultat ; une fois encore c’était Garrigue qui avait procédé au tirage. Il soupçonnait à chaque fois le gendarme de truquer l’opération. Ce dernier l’avait pris en grippe dès le premier jour de son affectation ; il lui reprochait d’être un instituteur arrogant, juste bon à faire de belles phrases.
— T’es pas dans ton salon, lui disait-il souvent, crois pas que tes fichus bouquins te protégeront de la mitraille des Teutons. Tôt ou tard, il y en a un qui t’embrochera comme un poulet. On verra si tu prends encore tes grands airs, une baïonnette bien enfoncée dans les boyasses !
Gaston savait parfaitement à quoi s’en tenir.
Il veut ta peau et il l’aura.
Tu restes dans cette unité et tu es un homme mort !

***

Les deux brancardiers attendirent que de gros nuages occultent la lune pour se hisser en dehors de la tranchée. Des arbres déracinés et les trous creusés par les bombes ralentissaient leur progression. Gaston et son compagnon d’infortune guettaient la moindre aspérité pour se protéger des tirs rasants.
Surtout ne pas tousser, tu risquerais d’alerter une sentinelle ennemie !

La nuit était pleine d’ombres et partout, l’odeur de charogne le disputait à celle de la terre.
Ils virent un amoncellement de corps près d’un chêne. Des gémissements s’en échappaient ; la dépouille du capitaine se tenait à proximité. Au moment où Gaston se redressa pour empoigner son brancard, une violente quinte de toux le plia en deux.
Presque aussitôt jaillit la clarté d’une fusée éclairante et concomitamment, une grêle de mitraille les jetèrent dans la première cavité venue.
Lamotte se tassait sur lui-même, le temps que le marmitage cesse.

Quand il releva la tête, celle de son équipier avait disparu, soufflée par une volée de shrapnels. La panique le submergea et il se rua droit devant. Au même moment, l’enfer se déchaînait. Il essayait de se boucher les oreilles pour ne pas entendre le miaulement des bombes qui retombaient en tourbillonnant. Un orage de feu, la nuit illuminée par les flammes et les déflagrations. Un dépôt de munitions explosa au contact d’un projectile et il lui sembla que la terre entière se soulevait pour l’avaler.
Il s’évanouit.
Quand il reprit ses esprits, il vit qu’il se trouvait dans une ligne allemande. Un pilonnage intensif avait soufflé les casemates encore debout. De son côté, Gaston n’avait plus sa pétoire et la crosse de son révolver était fendue.

Des boyaux boueux partaient dans tous les sens, il ne savait où aller. Au loin, on entendait sporadiquement la batterie des canons de campagne.

Au détour d’un fossé, il remarqua un entassement de caisses qui formait un escalier. Il se hissa par-dessus et vit un bout de champs cratérisé. De l’autre côté, une chapelle sans toit signait l’orée d’un petit bois. Il aperçut la pancarte plantée aux abords : « Achtung minen ! ».

Il rampa une vingtaine de minutes pour rejoindre l’abri. À l’intérieur, il s’adossa contre un mur lézardé. Il ne tarda pas à s’assoupir.
Une toux brûlante le tira de sa torpeur. Pendant qu’il crachait ses poumons au pied d’un bénitier, il ne vit pas la silhouette qui s’était rapprochée.
Quand il releva la tête, elle se tenait devant lui.

La bambine se nommait Alice, c’était la fille du cantonnier de Chaudancourt. Ses cheveux roux étaient noués en grosses nattes.
On racontait au sein de la troupe que l’homme servait occasionnellement de passeur. Une dizaine de poilus avait déjà rejoint l’arrière en empruntant des chemins à travers bois que ne connaissaient ni la hiérarchie ni les boches.

Gaston Lamotte flaira sa chance. Puisqu’on l’envoyait au casse-pipe récupérer un salaud de macchab, qui soupçonnerait que sa disparition n’était pas liée à une roquette ennemie ? Dans le sud, où habitait sa sœur, il pourrait se cacher le temps que cesse cette foutue guerre.

Alice restait prudemment l’écart. Elle se contentait de l’observer, avec un mélange de curiosité et de malice.
Gaston lui jura qu’il n’était pas un détrousseur ou un de ces pauvres gars, rendus cinglés par les gaz, qui rôdaillaient dans les tranchées abandonnées.
Des explications qui parurent convaincre la fillette.
Ils marchèrent côte à côte une vingtaine de minutes.
La bambine empruntait des sentiers à l’écart.

Le marmitage avait épargné la maison du cantonnier. Gaston le vit dans son potager, occupé à ramasser des courgettes ; la guerre semblait déjà loin.
Durant la soirée, Lamotte avala une soupe épaisse et discuta du prix de son évasion. Ce n’était pas si cher ; il lui resterait de quoi prendre le train pour Decazeville et retrouver sa sœur.
Après avoir sorti les billets de dix francs de sa poche, Gaston monta se coucher à l’étage. Il était abruti de fatigue. C’était une petite chambre qu’occupait jadis l’aîné du cantonnier. Il était tombé aux chemins des Dames et depuis, l’homme vivait seul avec sa fille.
Abruti de fatigue, le soldat sombra dans un sommeil agité. Pourtant, il faisait encore noir quand une nouvelle quinte de toux le réveilla, suivie d’un violent haut-le-cœur. Quelque chose dans la soupe ne passait pas. Il mourrait de soif. Il y avait un seau d’eau dans la pièce d’à côté. À tâtons dans l’obscurité, il se dirigea vers la porte et l’ouvrit avant de constater son erreur. Ce n’était pas le bon endroit.
Il alluma une lampe à acétylène qui traînait là et tomba sur des dizaines de bardas et tout autant de casques Adrien, entassés les uns sur les autres. Une grande caisse débordait de cartouchières et de fusils.
En ressortant dans le couloir, il vit de la lumière qui filtrait d’en bas. Le père et la fille chuchotaient. Les paroles étaient inintelligibles, mais il lui sembla que quelque chose clochait.
Un pressentiment angoissé lui serrait la poitrine.
Il s’habilla avec hâte avant de se laisser tomber depuis l’étage par la fenêtre de la chambre. Il se ramassa lourdement au sol et boita vers une grange. Il s’y cacha, le temps de reprendre son souffle.
Il régnait une odeur bizarre à l’intérieur. Un rayon de lune perçait la toiture malmenée avant d’éclairer une table sur laquelle se trouvait le corps d’un homme mort. Une pelle était posée non loin. On s’apprêtait à l’enterrer.
Le soldat s’approcha. Il reconnut le visage de Léon Vachard.
Le tueur de gendarmes...

***
Le cadavre ne présentait aucune blessure apparente, mais une étrange substance laiteuse sourdait de sa bouche.
On l’a empoisonné !
Gaston songea à la soupe qu’on lui avait fait boire ainsi et à tous ces poilus qui s’étaient « sauvés » grâce au passeur. Ils n’étaient pas allés bien loin...

Sans demander son reste, il s’enfuit à travers champs.
Au petit jour, le fantassin sentit qu’il ne ferait pas un pas de plus.
Putain de cheville, j’ai dû me la fouler en bombant de la chambre. Et cette douleur dans mes tripes. Ils ont dû mettre du raticide dans leur saloperie de soupe !

Il s’assit sur le bord d’une départementale et attendit sans pouvoir se relever.
Une heure passa puis un camion vint se garer sur le bas-côté. Gaston n’eut que la force de demander après son casernement. Il se dit qu’en plaidant la bonne foi, on le croirait peut-être. Il s’était égaré, voilà tout. Il fallait surtout qu’il dorme.
Le métayer, qui était un brave homme, le déposa à la brigade de gendarmerie la plus proche. C’était là que le Louis Garrigue coordonnait les recherches après Vachard. Il était seul derrière son bureau. Quand il vit l’état sans lequel se trouvait Lamotte, il remercia le chauffeur et conduisit le soldat dans sa voiture.

Le 2e classe débita son histoire en prenant soin d’omettre sa mésaventure à la ferme.
Garrigue hocha la tête, la mine sombre.
Étrangement, sa voix était plus douce qu’à l’ordinaire.
— Tu es un miraculé, l’instit. La plupart de tes camarades n’ont pas survécu à la dernière offensive des boches. J’ignore comment tu t’en es sorti, mais ce soir, tu dormiras dans des draps frais à l’hôpital militaire.
Sur ces mots, le gendarme claqua la portière.

Le cahotement de la bagnole berçait Louis qui sombra vite.
Quand le gendarme le secoua, il rêvait d’un bout de lard et d’un bain chaud.
En descendant de l’automobile, il ne reconnut pas son campement. C’était la cour d’une ferme à l’aspect familier.
Non loin, Alice se tenait près de son père, armé d’un fusil.
Garrigue prit son révolver d’ordonnance et fit sortir Gaston de la voiture.
— Tu peux récupérer le corps de Vachard, lança le cantonnier à l’attention du gendarme : on l’a chopé avant-hier, il est raide comme un coup de trique.
L’autre opina du chef avant d’ajouter :
— Pour la récompense, c’est la moitié chacun, comme d’habitude.
— Et le monsieur ? demanda la fille en désignant Gaston.
Le gendarme haussa les épaules.

— Enterrez-le dans un trou et faites-le péter comme les autres, ça passera pour une bombe des boches.
À ces mots Alice sautilla en battant des mains.


samedi 7 octobre 2017

Faîtes vos jeux ! - La chance du perdant - Christophe Guillaumot



La chance du perdantChristophe Guillaumot

Editions Liana Levi




Renato le grand Kanak et Six son capitaine et ami sont  de retour, après une mise au placard par leur hiérarchie dans la section "courses et jeux". Leur équipe augmentée de recrues atypiques, va, suite à un suicide étrange, plonger dans le milieu des jeux clandestins. A essayer de faire tomber le "parrain" Toulousain vont-ils se brûler les ailes? 


Après la première enquête de ce duo dans Abattez les grands arbres, ici nous découvrons un peu plus l'âme de chacun. Avec "La chance du perdant" Christophe Guillaumot revient sur des personnages tout en nuance, laissant la part belle à l'intime. Un polar glissant vers l'Humain, ses qualités et ses défauts, ses doutes et ses convictions, entre lumière et obscurité.

Renato est un géant foncièrement honnête et avide de justice, mais attention à ne pas ne lui barrer pas le chemin, ou alors vous aurez droit à une "gifle amicale", en revanche si vous êtes dans ses petits papiers ne vous étonnez pas de l'entendre vous appeler à tout va "gros chameau".
Six, quant à lui glisse sur une pente bien plus sombre que ce que laissait présager le premier opus. Entre culpabilité et noirceur, voilà un protagoniste qui prend de l'épaisseur. 
Suivre à nouveau leurs aventures est réjouissant. Le twist de la fin est un pur régal.





jeudi 5 octobre 2017

Trophée Anonym'us 2018 - Les mots sans les noms - Nouvelle N° 2 - Case management


Trophée Anonym'us 2018
Les mots sans les noms



Nouvelle N° 2

Case management



On s’était donné rendez-vous sur la terrasse du Grütli. Je l’ai trouvé voûté devant une bière, pâle et poché, penaud de mine, creusé de joue et l’œil vitreux. Plus aucune trace de la lueur d’espièglerie qui y flottait encore voici peu. Les traits amers et vieillis par la rancœur. Un crève-cœur. Le pantalon fatigué et la chemise fripée. Et lui flottant dedans tout amaigri. Lui si peu fait pour le travail maintenant dévasté par ces quelques mois de chômage. Après un instant d’hésitation, je lui ai tendu la joue et il m’a embrassée comme si de rien n’était. 

- Je te demande pardon, Denis. J’ai été au-dessous de tout. 

- T’y peux rien. On s’est laissé prendre dans un engrenage. 

- Je suis contente que notre amitié ait survécu. 

Il m’a jeté un regard de naufragé avant de diluer son émotion dans une gorgée de bière. Sa main tremblait comme celle d’un ivrogne. 

- C’est tout ce qui me reste. 

Une grosse boule s’est formée dans ma gorge. Le serveur venait de nous apporter la carte. J’ai senti que je ne pourrais rien avaler. 

- T’as envie de quoi ? 

- D’un plat qui se mange froid. 

On s’est longuement dévisagés. Comme deux vieux amis qui se connaissent par cœur. Qui s’entendent à demi-mot. Et d’un hochement de tête, on a scellé un pacte. Notre serment du Grütli. 



Quelques mois plus tôt, dans la festive dissonance de carnaval, on s’empiffrait avec les autres membres du service, on trinquait à la santé d’Hubert, chacun son tour prenait la parole pour relater une anecdote représentative de la bonne entente au sein de l'équipe. On noyait dans le champagne le regret de voir partir à la retraite ce chef si populaire qui n’avait jamais eu à user de son autorité pour nous motiver à donner le meilleur de nous-mêmes. Après plus de vingt ans de collaboration et d’amitié, ce repas d’adieux avait un goût de larmes. Prises par l’émotion, les voix déraillaient autant que les guggenmusik. J’aurais dû y voir un signe. 

Hubert était déjà un pilier de l’entreprise quand j’avais été embauchée. C’était mon premier emploi, mon premier chef, quand j’ignorais quelque chose, il mettait cette lacune sur le compte de ma jeunesse. Il soulignait nos compétences, occultait nos erreurs, entretenait l’esprit d’équipe en nous rassemblant chaque fois que l’un de nous fêtait son anniversaire. Il savait mieux que personne désamorcer les tensions et prêter une oreille patiente à nos doléances. Plus qu’un chef, c’était un confident. La fois où je me suis plainte du peu de productivité de Denis, Hubert a trouvé les mots pour me réconforter : 

- Chacun à sa manière contribue à la bonne marche de l’entreprise. L’un par son efficacité, l’autre par son entregent. Chacun son talent. Le plus fort a besoin du plus faible pour exprimer son plein potentiel. Comme les briques ont besoin du ciment. 

Depuis cette conversation, j’ai considéré Denis comme un défi spirituel. Et l’amitié que mon sympathique collègue m’avais d’emblée inspirée ne s’est plus encombrée d’aucun reproche. 



Malgré mes a priori négatifs et la conviction que personne ne saurait être à la hauteur d’Hubert, il faut bien reconnaître que notre nouvelle cheffe est plutôt sympa. Elle a déboulé début mars avec le dynamisme de ses trente ans. L’intérêt qu’elle témoigne à ses collaborateurs et à leurs activités extra-professionnelles la rend immédiatement populaire. Très vite, nous nous retrouvons à parler littérature. 

- Ainsi donc, j’ai le privilège de connaître une écrivaine ! 

Cette vision des choses me flatte venant de quelqu'un de nettement plus jeune et déjà plus haut placée que moi. Louisa adore lire, de même qu’elle partage la passion du shiatsu avec la secrétaire de notre service, discute volontiers football et échecs avec le comptable et échange des astuces de jardinage avec la chargée de communication. Elle s’intéresse même à l’étrange dada de Denis, passé maître dans l’art de manier les automates munis d'une pince au bout d’un bras articulé. Alors que la plupart des gens qui introduisent une pièce dans la machine reviennent bredouilles, mon collègue arrive systématiquement à capturer la peluche de son choix. Un exploit d'autant plus saisissant que les lots en question ne sont plus entassés dans un caisson, mais disposés sur un tapis roulant. Denis passe ses pauses de midi à faire coïncider la vitesse de chute de la pince et la vitesse de rotation des peluches. Il revient au bureau les bras chargés de doudous acquis pour un franc qu’il distribue à tous les étages de l’entreprise. 

- C’est donc votre amour des mots qui vous a conduite à la traduction ? 

Je confirme mon attachement à la langue de Molière et comme il m’importe que le texte ait l’air d’avoir été pensé en français, mais aussi ma passion pour les particularités de chaque langue, la manière dont l'une éclaire l’autre. 

- Ceux qui massacrent le français, je pourrais les tuer ! 

Elle sourit de ma fougue et je sens une complicité se nouer. Quel soulagement d’être si bien tombée, alors qu’on entend tant d'horreurs au sujet des relations professionnelles ! 



À mon niveau de notoriété, tout livre vendu est source de joie et chaque personne qui se rend à l’une de mes séances de dédicaces m’inspire une reconnaissance durable. Quand il s’agit en plus de ma nouvelle cheffe, qu’elle m’achète directement trois exemplaires et parle d’en placer un en évidence à la cafétéria, j’en viens à me dire que je n’ai pas perdu au change par rapport à l’ère Hubert. Tandis que j’essaie d’attirer d’autres clients, elle s’immerge dans mon univers. À la fin du temps imparti aux signatures, elle est toujours assise dans un coin de la librairie, à tourner les pages. 

- Quelle imagination ! C’est passionnant. 

Je rougis, bafouille, la remercie de sa disponibilité. 

- T’as fini, je te ramène ? Oh pardon, ça ne te dérange pas qu’on se tutoie ? 

J’acquiesce, débordante de contentement. Le printemps commence décidément sous les meilleurs auspices. Louisa pilote une petite Renault alpine chic et sport. Je la félicite de ce choix qui lui correspond si bien. Elle semble apprécier le compliment, me relaie à son tour de tous les éloges qu’elle a entendus au sujet du professionnalisme et de l’efficacité du tandem de traducteurs. Je me rengorge, m’abstiens de relever que Denis n’y est pas pour grand-chose. 



J’accueille mon collègue avec un regard accusateur, suivi d’un coup d’œil appuyé sur l’horloge. Denis me salue comme si de rien n’était, allume son ordinateur d’un geste nonchalant, vient aux nouvelles : 

- T’as eu du monde à ta séance de dédicaces ? 

- On en parlera à la pause, je lui rétorque. 

- Tiens, elle est pour toi, celle-là. 

Il me tend une de ces foutues peluches que je repousse avec irritation. 

- J’en ai déjà deux ; je ne vais pas les collectionner. 

- Elle m’a tout de suite fait penser à toi. Le même petit air austère, un peu renfrogné. Je me suis dit : celle-là, il me la faut. Pour Stéphanie. 

Je soupire. Le bruit d’un jeu vidéo exacerbe mon agacement. 

- Tu sais que ça fait presque deux heures que je bosse ? 

- Alors tu dois avoir besoin d’un café. Je t’accompagne ? Je me demande ce qu’ils ont mis comme poisson d’avril dans le journal. 

Je suis sur le point de lâcher une salve de reproches quand Louisa déboule dans notre bureau. 

- Salut vous deux. Ça gaze ? Qui c’est qui s’est occupé de la version française du mailing ? 

Comme d’habitude, c’est moi, je m’étonne qu’elle pose encore la question. 

- Très bien dans l’ensemble, mais j’aimerais qu’on regarde deux trois détails. Il me semble que le guide du langage épicène n’est pas toujours respecté. C’est important de féminiser les noms. De nos jours, on dit une agente, une autrice, une rapporteuse. 

- Ouh, la rapporteuse, plaisante Denis. 

Louisa lui adresse une moue de mépris. Malgré mon accablement à devoir défendre une fois de plus mes convictions en la matière, le dernier terme m’arrache un sourire. 

- Je ne pense pas qu’on fasse progresser l’égalité en rappelant à chaque phrase que la protagoniste est une femme. On dit bien une sentinelle, une personne, une recrue et aucun homme ne s’en offusque. 

- L’égalité s’écrit. À l’heure actuelle, c’est un acquis. On ne dit plus les traducteurs, mais les traductrices et les traducteurs. 

- …compétentes et compétents sont allées et allés ? ironise Denis. 

- Ce n’est pas avec la grammaire qu’on fera progresser les salaires, ni reculer la brutalité envers les femmes, je surenchéris. 

Ma cheffe se raidit : 

- Je ne suis pas venue lancer un débat idéologique. Je vous demande juste de prendre acte. Il y a aussi par endroits un vocabulaire un peu vieillot que j’aimerais qu’on adapte. 

Habituée aux compliments, j’accuse le coup avec surprise, jette un coup d’œil sur les mots corrigés : 

- Mais pourquoi le terme de workshop ? On a l’équivalent français ! 

- Ces formations ne sont pas à proprement parler des ateliers. 

- Pas le fundraising, tout de même !, je gémis 

- Tout le monde appelle ça comme ça, de nos jours. 

- Et le desk, le secrétariat est maintenant un desk, je m’étrangle d’indignation. 

- Bon, je te laisse prendre connaissance et tu me droppes le texte définitif asap. 

- Pardon ? 

- Tu me le forwardes. 

- Forward fast, pouffe Denis en mimant les mouvements d’un rameur. 

Elle le lapide du regard et se dirige vers la porte pour nous signifier que la discussion est close. Dès que son pas disparaît dans le couloir, nous nous tournons l’un vers l’autre : « Tu me le dropes asap », répétons-nous d’une seule voix en singeant son expression. Rien de tel qu’un accablement commun pour se réconcilier. 



Le six avril, tout le service moins Louisa se dirige comme un seul homme-et-femme vers le Grütli. Le pli de l’habitude. Il y a longtemps que nous n’avons plus besoin de la secrétaire pour nous rappeler quand l’un de nous fête son anniversaire. Notre comptable en l’occurrence. Sauf qu’à notre étonnement dépité, aucune table n’est réservée à notre nom. Pire : il n’y a pas de place pour douze personnes. Nous restons un moment plantés à l’entrée, décontenancés, gênant les allées et venues des serveurs, avant de décider de nous rabattre sur la pizzeria la plus proche. Soudain, mon ancien chef me manque férocement. Le repas paraît bien morose sans son traditionnel discours et ses pointes d’humour. Le moment de l’addition nous rappelle qu’Hubert offrait toujours le vin. Nous trinquons à sa santé plus qu’à celle du comptable. 

- Quelqu’un a pensé à avertir Louisa ? s’enquiert soudain le journaliste. 

- Elle avait un dossier pending à terminer asap, explique Denis. Pas question de le postponer. 



Cette fois, Louisa ne fait pas irruption dans notre bureau : elle me convoque dans le sien. Je m’y rends à reculons, appréhendant les nouvelles couleuvres au menu. Réponds à son salut cordial par un bonjour un peu crispé. D'un geste, elle m’invite à m’asseoir. 

- Tu m’as habituée à de l’excellent travail, Stef, et je n’en attends pas moins d’une écrivaine. 

Ce féminin m’agace plus que de coutume. Je l’ai toujours trouvé affreux. 

- Mais depuis quelque temps, je te sens moins investie. Ça déteint immédiatement sur la qualité des textes que tu nous rends. Le dernier, franchement, est indigne de toi. 

Elle me tend une feuille toute veinée de corrections. Je m’y penche, contrite. Encore un point de terminologie fashion que je n’ai pas respecté. Un soupir m’échappe. Plus loin, une monstrueuse faute d’accord. Je bondis : 

- Mais ce n’est pas moi. Jamais je n’aurais écrit « elle s’est dite » !!! Et ce s manquant à un participe passé, ce n’est pas possible qu’il m’ait échappé. 

- Tu étais moins concentrée ces derniers jours. J’espère que ce n’est qu’une mauvaise passe. 

- Louisa, je vais tirer ça au clair. Je t’assure que je ne commets pas ce genre d’erreurs. 

Elle prend le temps de me dévisager : 

- C’est grave, Stef, ce que tu insinues là. Pourrais-tu préciser le fond de ta pensée ? 

La question me déstabilise. Je n’ai pas voulu porter d’accusation. Juste me défendre contre une injustice. 

- Je voulais simplement dire que les accords de participe, c’est quelque chose que je maîtrise parfaitement. 

- L’erreur est humaine, ma chère. Je propose que dorénavant, Denis et toi, vous vous relisiez vos textes avant de les renvoyer. Rien de tel qu’un regard extérieur pour minimiser le risque de coquilles. 

J’aimerais objecter que Denis, en parfait bilingue, a un français parfois fédéral. Qu’il risque de détériorer mon travail plutôt que de l’améliorer. Ne voyant pas comment formuler ça sans tomber dans la délation, je me tais et encaisse la nouvelle consigne. 



Neuf heures, neuf heures trente, neuf heures quarante et toujours personne d’autre que moi dans le bureau des traducteurs. Je fulmine. Contre ma supérieure et ses règles débiles. Contre mon collègue et son incorrigible indolence. Contre la dégradation de la langue avec ma complicité forcée. Mon texte est prêt, je suis censée le rendre pour dix heures, mais avec la bénédiction de Denis qui n’est pas fichu d’arriver. De toute façon, je sais d’avance qu’il ne va rien trouver à y redire, le lui soumettre est une pure formalité. J’hésite à court-circuiter la consigne lorsqu’enfin, la porte s’ouvre sur son pas désinvolte. 

- Putain, Denis, t’as vu l’heure ? 

- Cool, ma belle, faut pas te mettre dans des états pareils. Je t’offre un café ? 

- Écoute, là ça commence à bien faire. Figure-toi qu’on doit tout se relire mutuellement désormais. Alors tu poses tes fesses et tu me contrôles fissa ce communiqué de presse, il me reste un quart d’heure chrono pour le rendre. 

- Tu vas pas vivre longtemps si tu te stresses comme ça. Ils ont mis le quinze avril à dix heures parce qu’il faut bien indiquer un délai. Mais personne ne va mailler si tu l’amènes à midi. 

- Denis, j’ai toujours eu de la peine avec ton attitude, mais là, je ne supporte plus. 

- Moi, ton petit côté psychorigide, je trouve ça mignon. 

Il s’exécute mollement, souligne deux ou trois passages. 

- T’as oublié de féminiser un pluriel. 

- T’as raison. Qu’est-ce qu’elles me gonflent, ces nouvelles règles ! 

- Et là, pour l’accord, je ne suis pas sûr. 

- Si, si, c’est juste, aucun doute à ce sujet. 

- Mince alors, je crois qu’hier, j’ai dû t’ajouter une ou deux fautes. 

- Parce que t’avais déjà touché à l’un de mes textes ? 

- Ben, c’est ce que veux Louisa, non ? 



Une nouvelle convocation me tombe dessus vers la mi-mai. Louisa m’accueille le regard dur, les lèvres pincées, le front scindé d’une ride de contrariété : 

- Ça ne peut pas continuer ainsi, Stef, je ne te reconnais plus. On m’avait vanté ton efficacité et ta précision. Ces derniers temps, tu accumules les bévues et les retards. J’espérais que tu aurais une influence positive sur Denis et on dirait plutôt que c’est lui qui déteint. 

- Notre tandem fonctionnait très bien avant…. 

Elle m’interrompt juste à temps pour ne pas m’entendre contester son « leadership ». 

- Tu ferais peut-être mieux de consacrer ton énergie à ton travail plutôt qu’à tes romans. 

Je me demandais justement si elle avait terminé mon livre et s’il était encore question de l’exposer à la cafétéria. La pointe de mépris clairement décelable dans son intonation m’épargne la peine de lui poser la question. 



Depuis deux semaines, la consigne réaménagée par mes soins est plus ou moins gérable. Je corrige la forme et le fond, tandis que Denis se contente de vérifier la bonne application des règles épicènes. Rien d'autre, promis-juré. Quelle n'est pas ma stupéfaction d'entendre, en arrivant dans le couloir, le cliquetis d’un clavier en provenance de notre bureau. Un lundi matin à huit heures ! Jamais en vingt-cinq ans, Denis n’a commencé avant moi. Je n’ose imaginer le savon que Louisa a dû lui passer pour modifier à ce point sa nature profonde. Un second choc m’attend sitôt franchi le seuil : ce n’est pas Denis qui occupe le siège en face du mien. J’en sursaute de surprise. L’intruse se lève et me tend la main : 

- Bonjour, je suis Sylvie, votre nouvelle collègue. 

Je la dévisage abasourdie. Sa blouse bien boutonnée, son pantalon sans faux pli, sa tenue convenue, la servilité de sa posture, son sourire appliqué, tout en elle respire l’employée modèle et m’inspire d’emblée une franche aversion. Je la devine studieuse, bûcheuse, flatteuse et extensivement disponible. Le genre à compenser le manque de talent par un excès de zèle. Son bureau bien rangé, sans une feuille qui dépasse, et l’alignement rigide de ses dictionnaires, contrastent violemment avec le joyeux foutoir de Denis. Je note avec désolation qu’il ne reste plus la moindre peluche. 



Juin commence au ralenti. Rien à traduire, pas une ligne, ma nouvelle collègue engloutissant communiqués de presse et bulletins d’info avec une voracité de rapace affamé. 

- Tu veux pas qu’on partage ? 

- La cheffe estime que je dois me mettre au courant. 

Je soupire devant tant de stakhanovisme. Le cliquetis de ses doigts m’agace prodigieusement. Son air concentré, son souci de bien faire, la peine qu’elle se donne pour chercher des renseignements que je pourrais lui fournir de mémoire. Comme je regrette l’oisiveté de Denis, ses attentions, ses plaisanteries, la bonne humeur qu’il faisait régner ! Je me promets de l'appeler à la pause, hésite, me repasse en boucle mes derniers entretiens avec Louisa, les indices que je lui ai fournis au sujet de l’incompétence de mon collègue, toutes ces bribes de délation qui m’ont échappées et qui ont peut-être conduit à ce désastreux remplacement. 

Un coup d’œil à l’horloge m’apprend qu’il ne s’est pas écoulé plus de cinq minutes depuis la dernière fois que j’ai regardé l’heure. J’éprouve enfin tout le poids de l’inactivité. Cette intenable inertie. L’horreur des heures passées à ne rien faire. Pauvre Denis ! J’aimerais lui dire combien je le comprends. J’hésite à quémander une page à l’imposteuse, renonce par amour-propre. Déjà mon imagination s’empare de cette odieuse personne, crée un décor autour d’elle, une famille, une situation qui va me servir d’exutoire. J’ouvre un nouveau fichier et entame une histoire où Sylvie tient un rôle de premier plan. 



Surprise en flagrant délit, je me suis vue rappelée à l’ordre. Là où Hubert se serait montré compréhensif, conscient que je sais aussi m’investir à fond en cas d’avalanche, le nouveau management à l’américaine ne plaisante pas : avertissement, menace, sanction. 

- Je peux aussi bloquer ta progression salariale. Sylvie n’a de loin pas ton expérience et elle abat déjà plus de travail que toi. 

Devant tant de mauvaise foi, j’ai senti un éclat de haine briller dans mon regard. Louisa en a aussitôt remis une couche : 

- Tu sais Stef, à ta place, je me tiendrai à carreau. Personne n’est irremplaçable et, à bientôt cinquante ans, on ne vaut plus grand-chose sur le marché de l’emploi. À moins que tu n’espères vivre de tes droits d’auteur, elle a ajouté avec une moue moqueuse. 

Depuis, mon début de roman me brûle les doigts. Je m’encombre de toutes ces idées que je n’ose déverser sur clavier. Risque tout au plus une ou deux notes manuscrites pendant que l’autre pianote. Ma tête déborde. Des pans entiers m’échappent et des tournures se perdent. Le temps s’enlise et les heures m’abrutissent. Je me laisse envahir par un immense sentiment d’inutilité, tel que Denis a dû le connaître quand je traduisais avec ferveur à ses côtés. 



Drôle d’ambiance ce matin au travail. Les premiers arrivés passent le mot aux suivants : on est tous et toutes convoqués à la salle de conférence à neuf heures. Pour une communication du directeur. Les suppositions vont bon train. Vague de licenciements, restructuration, déménagement, délocalisation ? Moi, je suis déjà au courant. Il avait raison, Hubert, chacun a un talent utile à la bonne marche de l’entreprise. 

« On va lui régler son cas », a promis Denis quand on s’est revu avant-hier au Grütli. Le plan lui redonnait un peu de poil de la bête. Je n’ai pas émis d’objection sur le fond. Juste corrigé la forme : « De nos jours, on parle de case management . » L’annonce du directeur plonge tout le service dans un abîme de perplexité. Dire que la veille au soir, notre cheffesse enchaînait encore les virages sur la route à flanc de coteau qui mène chez elle. Au volant de sa Renault Alpine. Pas plus grande qu’une peluche, vue d’en haut. Avant qu’une pierre ne lui fonde dessus. Comme une serre de métal en plein pare-brise.